Le "William Shakespeare" de Victor Hugo

Publié le par Michel Sender

Le "William Shakespeare" de Victor Hugo

« Le vrai titre de cet ouvrage serait : À propos de Shakespeare. Le désir d’introduire, comme on dit en Angleterre, devant le public, la nouvelle traduction de Shakespeare, a été le premier mobile de l’auteur. Le sentiment qui l’intéresse si profondément au traducteur ne saurait lui ôter le droit de recommander la traduction. Cependant sa conscience a été sollicitée d’autre part, et d’une façon plus étroite encore, par le sujet lui-même. À l’occasion de Shakespeare, toutes les questions qui touchent à l’art se sont présentées à son esprit. Traiter ces questions, c’est expliquer la mission de l’art ; traiter ces questions, c’est expliquer le devoir de la pensée humaine envers l’homme. Une telle occasion de dire des vérités s’impose, et il n’est pas permis, surtout à une époque comme la nôtre, de l’éluder. L’auteur l’a compris. Il n’a point hésité à aborder ces questions complexes de l’art et de la civilisation sous leurs faces diverses, multipliant les horizons toutes les fois que la perspective se déplaçait, et acceptant toutes les indications que le sujet, dans sa nécessité rigoureuse, lui offrait. De cet agrandissement du point de vue est né ce livre.

 

Hauteville-House, 1864. » [*]

 

Victor Hugo fait remonter son William Shakespeare au commencement de l’exil, à Jersey, en arrivant à Marine-Terrace, en 1853, où le père et le fils se demandèrent comment le remplir ? 

« Le père répondit :

— Je regarderai l’océan.

Il y eut un silence. Le père reprit :

— Et toi ?

— Moi, dit le fils, je traduirai Shakespeare. »

François-Victor y consacra « douze des plus belles années de la vie » pendant que son père composait notamment Châtiments, Les Contemplations, La Légende des siècles, et, bien sûr, son chef-d’œuvre, Les Misérables, publié en 1862 — leur exil, après Bruxelles et Jersey, les ayant conduits à Guernesey et à Hauteville-House.

Même proscrit et sur de petites îles, Victor Hugo au contraire se sent un « homme-océan », comme Shakespeare et les « géants » qu’il désigne :

« Homère, Job, Eschyle, Isaïe, Ézéchiel, Lucrèce, Juvénal, saint Jean, saint Paul, Tacite, Dante, Rabelais, Cervantes, Shakespeare.

Ceci est l’avenue des immobiles géants de l’esprit humain.

Les génies sont une dynastie. Il n’y en a même pas d’autre. Ils portent toutes les couronnes, y compris celle d’épines.

Chacun d’eux représente toute la somme d’absolu réalisable à l’homme. »

Il n’a pas peur de l’exagération ni de l’emphase (« Dans le poëte et dans l’artiste il y a de l’infini », revendique-t-il : « Les écrivains sobres sont le pendant des électeurs sages »).

Il veut atteindre les sommets de « l’ubiquité shakespearienne », y cultiver les « âmes » (« La production des âmes, c’est le secret de l’abîme ») et la complexité (« Totus in antithesi. Shakespeare est tout dans l’antithèse »), reconnaître le dépassement du drame, en affirmant : « Hamlet est le chef-d’œuvre de la tragédie-rêve. »

En écrivant sur Shakespeare, un génie longtemps moqué et parodié, en qui évidemment il s’identifie, Victor Hugo dresse un tableau d’admiration. Il consolide une recherche de « l’histoire réelle » et inscrit l’espérance d’une Révolution qu’il appelle de ses vœux…

 

Michel Sender.

 

[*] William Shakespeare de Victor Hugo, « Œuvres complètes de Victor Hugo : Philosophie », J. Hetzel & Cie-Maison Quantin, Paris, sans date ; 352 pages (« Édition ne varietur », comprend également la préface pour la traduction de Shakespeare de François-Victor Hugo, d’avril 1865).

Le "William Shakespeare" de Victor Hugo

Victor Hugo, l’éclat d’un siècle d’Annette Rosa demeure un résumé essentiel, fondamental et intelligible de la vie et l’œuvre, les actes et les paroles de Victor Hugo (éditions Messidor/La Farandole, Paris, février 1985 ; 224 pages, 52 F). Disponible sur http://groupugo.div.jussieu.fr

 

Publié dans Littérature

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