"Les Justes" d'Albert Camus

Publié le par Michel Sender

"Les Justes" d'Albert Camus

« Le rideau se lève dans le silence. Dora et Annenkov sont sur la scène, immobiles. On entend le timbre de l’entrée, une fois. Annenkov fait un geste pour arrêter Dora qui semble vouloir parler. Le timbre retentit deux fois, coup sur coup.

ANNENKOV

C’est lui.

Il sort. Dora attend, toujours immobile. Annenkov revient avec Stepan qu’il tient par les épaules.

ANNENKOV

C’est lui ! Voilà Stepan.

DORA, elle va vers Stepan

et lui prend la main.

Quel bonheur, Stepan !

STEPAN

Bonjour, Dora.

DORA, elle le regarde.

Trois ans, déjà.

STEPAN

Oui, trois ans. Le jour où ils m’ont arrêté, j’allais vous rejoindre.

DORA

Nous t’attendions. Le temps passait et mon cœur se serrait de plus en plus. Nous n’osions plus nous regarder.

ANNENKOV

Il a fallu changer d’appartement, une fois de plus.

STEPAN

Je sais. » [*]

 

D’avoir replongé dans des œuvres d’Arthur Koestler (voir mes précédents articles sur ce blog) m’a conduit à repenser à Albert Camus, bien sûr à leur livre commun, Réflexions sur la peine capitale, extrêmement important, et puis à la pièce d’Albert Camus, Les Justes, préparatoire à L’Homme révolté, et dont un des passages, « Les meurtriers délicats », évoque l’histoire.

Il s’agit de l’attentat, en 1905, contre le grand-duc Serge, commis par Ivan Kaliayev, membre du Parti socialiste-révolutionnaire, une organisation terroriste du début du XXe siècle en Russie. Cet épisode véridique est mentionné dans les Mémoires d’un terroriste de Boris Savinkov et a donc inspiré Albert Camus.

Un petit groupe d’activistes, Boris Annenkov (leur responsable), Dora Doulebov (la militante qui fabrique les bombes), Stepan Fedorov (rentré de l’étranger), Alexis Voinov (un ancien étudiant renvoyé de l’Université) et Ivan Kaliayev (le lanceur de bombe), se retrouvent, au premier acte, dans un appartement à la veille de l’attentat.

Très vite nous comprenons que Kaliayev (on l’appelle « le Poète » car il écrit des vers) est un pur idéaliste, que Dora l’aime et partage sa flamme, tandis que Stepan, lui, qui a connu le bagne, apparaît froid et calculateur. Voinov sera le second lanceur : il a succédé à Schweitzer, mort en manipulant un engin explosif. Annenkov supervise ce petit noyau révolutionnaire et tranche les questions pratiques.

Au deuxième acte, le lendemain, Kaliayev, Voinov et Stepan (il faisait le guêt), rentrent à l’appartement sans avoir commis l’attentat prévu. Au dernier moment, Kaliayev y a renoncé, car, contrairement à leurs informations, il y avait des enfants dans la calèche du grand-duc.

Finalement, le groupe accepte sa décision, sauf Stepan, qui était prêt à sacrifier les enfants : « Parce que Yanek n’a pas tué ces deux-là, des milliers d’enfants russes mourront de faim pendant des années encore », assène-t-il au nom du pragmatisme et de l’efficacité. « Je m’incline donc, finit-il par dire. Mais je répéterai que la terreur ne convient pas aux délicats. »

Kaliayev de son côté, approuvé par les autres, défend une éthique personnelle et estime que « tuer des enfants est contraire à l’honneur » : « J’ai accepté de tuer pour renverser le despotisme, réplique-t-il. Mais derrière ce que tu dis, je vois s’annoncer un despotisme qui, s’il s’installe jamais, fera de moi un assassin alors que j’essaye d’être un justicier. »

Deux jours plus tard, le grand-duc est assassiné ; Kaliayev arrêté, emprisonné et condamné à mort. Entretemps, Voinov avait renoncé à participer à l’attentat, mais Annenkov l’a remplacé et Kaliayev a réussi.

Détenu à la prison Boutirki, Kaliayev refuse absolument la grâce que lui proposent, d’abord le directeur de la police, ensuite la grande-duchesse venue l’entretenir dans sa cellule. Car Kaliayev veut mourir, il estime que c’est le prix honnête à payer : « Celui qui accepte de mourir, de payer une vie par une vie, quelles que soient ses négations, affirme du même coup une valeur qui le dépasse lui-même en tant qu’individu historique », ajoute Camus dans L’Homme révolté

« Camus philosophe pour classes terminales ? » Sans doute aujourd’hui. Mais surtout un écrivain et un poète, comme Kaliayev, à qui, dans son échange avec Dora (interprétée à la création par Maria Casarès, une femme qu’il aimait), il prête des vers écrits par lui :

Aux lieux tranquilles où mon cœur te souhaitait

Je respirais un éternel été.

 

Michel Sender.

 

[*] Les Justes (1949) d’Albert Camus, pièce en cinq actes [éditions Gallimard, 1950], collection « Folio », Paris, octobre 1973 ; 160 pages (illustration de couverture de Tibor Csernus).

"Les Justes" d'Albert Camus

D’Albert Camus, j’ai également consulté L’Homme révolté (Gallimard, 1951 ; collection « Soleil », 384 pages) et les Œuvres en Quarto-Gallimard (préface de Raphaël Enthoven, septembre 2013).

Publié dans Littérature

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