"Les Militants" d'Arthur Koestler

Publié le par Michel Sender

"Les Militants" d'Arthur Koestler

« La foi ne s’acquiert point par le raisonnement. L’on ne tombe pas amoureux d’une femme, et l’on n’entre pas dans le sein d’une Église, par suite d’une série de déductions logiques. La raison peut justifier un acte de foi — mais seulement après coup, et lorsque le fidèle est déjà engagé par son acte. La persuasion peut jouer un rôle dans la conversion, mais seulement celui de l’accoucheur qui permet la prise de conscience d’une évolution qui mûrissait depuis longtemps dans des régions de l’esprit impénétrables à tout argument. La foi ne s’acquiert pas : elle pousse comme un arbre. Son faîte tend au ciel ; ses racines s’enfoncent dans le passé et se nourrissent de la sève obscure de l’humus ancestral. » [*]

 

Ayant trouvé chez Emmaüs un exemplaire des Œuvres autobiographiques [**] d’Arthur Koestler (1905-1983), ouvrage remarquable et de référence qui m’a permis de m’apercevoir notamment que ma version d’Un testament espagnol (Albin Michel 1939) était dépassée, j’ai ressorti un petit volume de Mille et une nuits, Les Militants, dont il s’avère qu’il y figure également sous le titre Le Dieu des ténèbres.

Ce texte, dorénavant ajouté aux éditions de Hiéroglyphes, figurait dans un recueil collectif (The God that Failed, 1949), aux côtés (excusez du peu) d’Ignazio Silone, Richard Wright, André Gide, Louis Fischer et Stephen Spender, et constitue comme une « confession » de son adhésion au Parti communiste allemand, de 1931 à 1938.

En fait, avec d’ailleurs un certain sens de l’humour, Arthur Koestler y résume un parcours militant qui le mène, de la presse influente du groupe Ullstein en Allemagne, à un voyage en URSS embedded et lucratif où il remarque à peine la famine de 1932-1933, à Paris ensuite dans les troupes de Willy Münzenberg, puis en Espagne, où son arrestation et son emprisonnement le décillent quand, après la publication de Spanish Testament, on lui demande de condamner le POUM…

Avec légèreté mais aussi beaucoup d’honnêteté (« Cette honnêteté profonde, jointe à une puissance d’évocation  hallucinante », écrivit Maurice Nadeau à propos du Zéro et l’Infini), Arthur Koestler évoque la terrible bêtise du Parti communiste en Allemagne où, devant la montée du nazisme, il s’enferme dans une politique d’isolement contre les social-démocrates et en refusant toute unité antifasciste.

« Les jours de la République de Weimar étaient comptés, et chacun de nous, membres du Parti communiste allemand, était marqué pour Dachau, Oranienburg ou pour quelque sinistre destin. Mais nous nous mouvions tous allégrement dans un brouillard de mirages dialectiques qui nous masquait la réalité. Les brutes fascistes étaient des brutes fascistes, mais notre principal souci, c’étaient les hérétiques trotskistes et les schismatiques socialistes », relève-t-il.

Prisonnier de ce qu’il appelle « le jargon international djougashvilien » (pour ne pas dire « stalinien »), il assiste alors au tournant de 1934 où le Komintern « inaugura une politique nouvelle, presque entièrement contraire à la précédente », celle des Fronts populaires, qui « exerçait une grande force d’attraction » (« Pour moi, ce fut ma seconde lune de miel avec le Parti », ajoute-t-il), mais qui n’était que du cynisme, qui mena aux Procès de Moscou et au pacte germano-soviétique Ribbentrop-Molotov…

Pour conclure, Arthur Koestler a finalement choisi comme ligne de conduite une citation de Thomas Mann, bien sûr toujours valable : « Une vérité nuisible est préférable à un mensonge utile. »

 

Michel Sender.

 

[*] Les Militants (extrait du volume collectif Le Dieu des ténèbres, Calmann-Lévy, 1950) d’Arthur Koestler, traduction de l’anglais d’Armand Petitjean, suivi de « Arthur Koestler et le communisme » de Gérard Blum, postface de Dan Franck, éditions Mille et une nuits, Paris, mars 1997 ; 176 pages, 20 F.

"Les Militants" d'Arthur Koestler

[**] Œuvres autobiographiques (La Corde raide – Hiéroglyphes – Dialogue avec la mort [Un testament espagnol] – La Lie de la terre – L’Étranger du square) d’Arthur Koestler, édition établie par Phil Casoar, collection « Bouquins », éditions Robert Laffont, Paris, février 1994 ; 1480 pages, 159 F.

Publié dans Littérature

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