«Qu’est-ce pour nous, mon cœur…» d’Arthur Rimbaud

Publié le par Michel Sender

«Qu’est-ce pour nous, mon cœur…» d’Arthur Rimbaud

Qu’est-ce pour nous, mon cœur, que les nappes de sang

Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris

De rage, sanglots de tout enfer renversant

Tout ordre ; et l’Aquilon encor sur les débris

 

Et toute vengeance ? Rien !… — Mais si, tout encor,

Nous la voulons ! Industriels, princes, sénats,

Périssez ! Puissance, justice, histoire, à bas !

Ça nous est dû. Le sang ! le sang ! la flamme d’or !

 

Tout à la guerre, à la vengeance, à la terreur,

Mon Esprit ! Tournons dans la morsure : Ah ! passez,

Républiques de ce monde ! Des empereurs,

Des régiments, des colons, des peuples, assez !

 

 

Qui remuerait les tourbillons de feu furieux,

Que nous et ceux que nous nous imaginons frères ?

À nous ! Romanesques amis : ça va nous plaire.

Jamais nous ne travaillerons, ô flots de feux !

 

Europe, Asie, Amérique, disparaissez.

Notre marche vengeresse a tout occupé,

Cités et campagnes ! — Nous serons écrasés !

Les volcans sauteront ! et l’Océan frappé…

 

Oh ! mes amis ! — Mon cœur, c’est sûr, ils sont des frères :

Noirs inconnus, si nous allions ! allons ! allons !

Ô malheur ! je me sens frémir, la vieille terre,

Sur moi de plus en plus à vous ! la terre fond,

 

Ce n’est rien : j’y suis ; j’y suis toujours.

 

ARTHUR RIMBAUD

 

Poème paru pour la première fois dans La Vogue en 1886 (non daté, mais se rattache clairement à la Commune de Paris de 1871), dans : Arthur Rimbaud, Œuvres complètes, édition de Pierre Brunel, « Classiques modernes », « La Pochothèque », Le Livre de Poche, Librairie Générale Française, Paris, 1999 ; 1040 pages, 130 F.

J’ai également consulté les Œuvres d’Arthur Rimbaud illustrées par Jean Gourmelin au Cercle du Bibliophile [1970-1971] ; reprend l’édition Garnier de Suzanne Bernard.

Publié dans Littérature

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