"La Curée" d’Émile Zola

Publié le par Michel Sender

"La Curée" d’Émile Zola

« Au retour, dans l’encombrement des voitures qui rentraient par le bord du lac, la calèche dut marcher au pas. Un moment, l’embarras devint tel, qu’il lui fallut même s’arrêter.

Le soleil se couchait dans un ciel d’octobre, d’un gris clair, strié à l’horizon de minces nuages. Un dernier rayon, qui tombait des massifs lointains de la cascade, enfilait la chaussée, baignant d’une lumière rousse et pâlie la longue suite des voitures devenues immobiles. Les lueurs d’or, les éclairs vifs que jetaient les roues semblaient s’être fixés le long des réchampis jaune paille de la calèche, dont les panneaux gros bleu reflétaient des coins du paysage environnant. Et, plus haut, en plein dans la clarté rousse qui les éclairait par derrière, et qui faisait luire les boutons de cuivre de leurs capotes à demi pliées, retombant du siège, le cocher et le valet de pied, avec leur livrée bleu sombre, leurs culottes mastic et leurs gilets rayés noir et jaune, se tenaient raides, graves et patients, comme des laquais de bonne maison qu’un embarras de voitures ne parvient pas à fâcher. Leurs chapeaux, ornés d’une cocarde noire, avaient une grande dignité. Seuls, les chevaux, un superbe attelage bai, soufflaient d’impatience. » [*]

 

Dans La Fortune des Rougon, Aristide Rougon, à Plassans (Aix-en-Provence) était un jeune homme indécis (plutôt républicain mais ayant tourné sa veste au lendemain du coup d’État de 1851) qui fait finalement le choix de suivre son frère, Eugène Rougon, qui va devenir ministre (Son Excellence Eugène Rougon, sixième volume des Rougon-Macquart).

Dans La Curée, nous le retrouvons donc à Paris, au milieu du Second Empire, ayant pris le nom d’Aristide Saccard (« un nom à aller au bagne ou à gagner des millions », lui dit son frère), d’abord modeste employé — toujours grâce à son frère —  au service de la voirie de l’Hôtel de Ville (en fait, un poste central pour connaître les projets de grands travaux à venir), puis un brasseur d’affaires installé dans un richissime hôtel particulier près du parc Monceau.

Veuf, Aristide Saccard garde auprès de lui son fils Maxime et il s’est remarié avec Mlle Renée Béraud Du Chatel, une jeune femme perdue de réputation mais issue d’une ancienne famille que son mariage va hisser au niveau du grand monde.

Ainsi, pendant que son mari (en commençant par la dépouiller secrètement de ses biens) multiplie les transactions immobilières et financières avec les promoteurs, agioteurs ou banquiers de la place (nous sommes dans le plein boum des transformations de Paris du baron Haussmann), Renée (habillée somptueusement), sort au Bois de Boulogne, va de réceptions en réceptions et fréquente le Tout-Paris, du bal des Tuileries aux restaurants des Grands Boulevards, où se côtoient personnalités et cocottes.

Mais Renée va se brûler les ailes en tombant amoureuse (moderne Phèdre) de Maxime, le fils de son mari, jeune garçon efféminé et précieux qui, en fait, avec la complicité de son père, prépare un mariage d’intérêt avec la fille maladive d’un futur député…

La Curée d’Émile Zola, une débauche de descriptions du luxe et des malversations et spéculations de l’époque, se veut un roman (« la note de l’or et de la chair ») dénonciateur de « monstruosités sociales » et de « cet éclat de la vie à outrance, qui a éclairé tout le règne d’un jour suspect de mauvais lieu », comme l’écrira Zola dans une préface rédigée mi-novembre 1871 après la censure de la publication (commencée le 29 septembre et interrompue le 5 novembre) de son livre en feuilleton dans La Cloche.

« Peinture vraie de la débâcle d’une société », La Curée ne parut en volume chez Lacroix que le 30 janvier 1872. Longtemps décriée et incomprise, voire rejetée (jusqu’au succès, dans un parfum de scandale, de L’Assommoir en 1877), l’œuvre d’Émile Zola avait néanmoins commencé à instiller son génie réaliste teinté d’une indéniable et fougueuse critique sociétale.

 

Michel Sender.

 

[*] La Curée (1872) d’Émile Zola, préface d’Henri Mitterand, étude et commentaires de Philippe Bonnefis, notes de Brigitte Bercoff, « Les Classiques de Poche », Le Livre de Poche, Librairie Générale Française, Paris, 1996 ; 416 pages, 4 € (édition illustrée, imprimée en février 2017).

À Jim Som de Kismayou, chat-écureuil, dit « Cui-Cui » (2014-2021)

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Publié dans Littérature

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