"La Fortune des Rougon" d’Émile Zola

Publié le par Michel Sender

"La Fortune des Rougon" d’Émile Zola

« Lorsqu’on sort de Plassans par la porte de Rome, située au sud de la ville, on trouve, à droite de la route de Nice, après avoir dépassé les premières maisons du faubourg, un terrain vague désigné dans le pays sous le nom d’aire Saint-Mittre.

L’aire Saint-Mittre est un carré long, d’une certaine étendue, qui s’allonge au ras du trottoir de la route, dont une simple bande d’herbe usée la sépare. D’un côté, à droite, une ruelle, qui va se terminer en cul-de-sac, la borde d’une rangée de masures ; à gauche et au fond, elle est close par deux pans de muraille rongés de mousse, au-dessus desquels on aperçoit les branches hautes des mûriers du Jas-Meiffren, grande propriété qui a son entrée plus bas dans le faubourg. Ainsi fermée de trois côtés, l’aire est comme une place qui ne conduit nulle part et que les promeneurs seuls traversent. » [*]

 

Ma lecture récente de Madeleine Férat (voir ce blog le 12 juillet 2021) m’a décidé à attaquer le commencement des Rougon-Macquart tellement (après Thérèse Raquin) Madeleine Férat, La Fortune des Rougon et La Curée sont étroitement imbriqués.

En effet, dès cette période, Émile Zola a étudié des travaux scientifiques de l’époque sur la physiologie des passions ou de l’hérédité (« L’hérédité a ses lois, comme la pesanteur », relève-t-il) pour envisager une Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire, Les Rougon-Macquart, dont il nous dit que le premier volet, La Fortune des Rougon, pourrait également s’intituler Les Origines.

En fait, dès l’écriture de Thérèse Raquin puis de Madeleine Férat, Émile Zola s’est lancé dans l’établissement d’un arbre généalogique avec des recherches de patronymes, de thèmes et d’intrigues romanesques en vue de son projet créatif.

Et il a placé son récit durant le Second Empire qui, en cours de rédaction, va s’effondrer à cause de la guerre franco-allemande qui, de son côté, va casser la « chronologie des médias » d’alors : le feuilleton va être interrompu, ce qui va retarder la parution du volume chez les libraires et la publication du deuxième tome, La Curée, déjà prêt, et que, cette fois, la censure va suspendre définitivement dans la presse.

De plus, son éditeur, Albert Lacroix, celui des Misérables ou de L’Homme qui rit de Victor Hugo, fait faillite — et c’est Georges Charpentier qui rachètera, pour les rééditer immédiatement, les deux premiers titres des Rougon-Macquart et qui en poursuivra la publication jusqu’au bout, avant de passer la main à Eugène Fasquelle.

Ainsi La Fortune des Rougon vient au monde au milieu de multiples difficultés, sans beaucoup de lecteurs au départ, mais avec l’enthousiasme total de Gustave Flaubert qui « n’en blâme que la préface ».

On peut ne pas s’intéresser vraiment au roman familial, en revanche fondamental pour Zola qui plante là ses premiers jalons, les enfants d’Adélaïde Fouque, dite « tante Dide » : les Rougon, d’un premier mariage ; et les Macquart, d’une deuxième union non officielle.

Tous ces personnages naissent à Plassans (une ville du midi de la France ressemblant à Aix-en-Provence, où Émile Zola, comme Paul Cézanne, a passé son enfance) et le principal de l’action du roman se déroule en décembre 1851, au lendemain du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, le futur Napoléon III.

Pierre Rougon, un commerçant local, plutôt ardent royaliste et antirépublicain, guidé par sa femme Félicité et son frère Eugène, va comprendre après 1848 qu’il lui faut, pour établir sa fortune, soutenir le nouveau régime instauré par le prince-président.

Pour cela, bien entendu, il faudra écraser le révolte du peuple républicain qui, spontanément, s’est soulevé et qui, en quelques jours, va être anéanti (Zola s’inspire notamment des événements de Lorgues, dans le Var).

Avec une maîtrise phénoménale et une analyse critique indéniable, Émile Zola raconte ce monde de la province française réactionnaire, des faux-semblants politiques et de l’ambition financière.

Pour nous,  tandis que la comédie humaine des tractations et des trahisons a pris son cours, surnage essentiellement, dans ce roman polyphonique d’ouverture, le couple tragique et inoubliable de Miette et Silvère, de jeunes gens pleins d’espoir et d’une pureté confondante, victimes expiatoires d’une contre-révolution criminelle…

 

Michel Sender.

 

[*] La Fortune des Rougon (1871) d’Émile Zola, préface, commentaires et notes d’Auguste Dezalay, Le Livre de Poche, Librairie Générale Française, Paris, 1985 ; 414 pages (en couverture : La Liberté de Louis Boulanger, Musée Carnavalet ; impression 3/1989). [Texte de la première édition Charpentier de 1873.]

La Fortune des Rougon (dont l’écriture avait commencé en 1869), publiée en feuilletons sous le titre de La Famille Rougon dans Le Siècle à partir de fin juin 1870, fut interrompue à cause de la guerre et ne finit de paraître qu’en mars 1871. L’édition Lacroix sortit en octobre tandis que La Curée, deuxième volume des Rougon-Macquart, commençait de paraître dans La Cloche. Après la faillite d’Albert Lacroix en 1872, c’est Georges Charpentier qui réédita les deux premiers titres des Rougon-Macquart et prit en charge les suivants. À cette occasion, Émile Zola remania La Fortune des Rougon d’une façon importante.

"La Fortune des Rougon" d’Émile Zola

J’ai également consulté le premier tome (La Fortune des Rougon, La Curée, Le Ventre de Paris, La Conquête de Plassans) des Rougon-Macquart dans la collection « L’Intégrale » des éditions du Seuil (Paris, 1969) : préface de Jean-Claude Le Blond-Zola, présentation et notes de Pierre Cogny (remarquable édition).

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