"Le Ventre de Paris" d’Émile Zola

Publié le par Michel Sender

Illustration tirée de l’édition Marpon et Flammarion

Illustration tirée de l’édition Marpon et Flammarion

« Au milieu du grand silence, et dans le désert de l’avenue, les voitures de maraîchers montaient vers Paris, avec les cahots rhythmés de leurs roues, dont les échos battaient les façades des maisons, endormies aux deux bords, derrière les lignes confuses des ormes. Un tombereau de choux et un tombereau de pois, au pont de Neuilly, s’étaient joints aux huit voitures de navets et de carottes qui descendaient de Nanterre ; et les chevaux allaient tout seuls, la tête basse, de leur allure continue et paresseuse, que la montée ralentissait encore. En haut, sur la charge des légumes, allongés à plat ventre, couverts de leur limousine à petites raies noires et grises, les charretiers sommeillaient, les guides aux poignets. Un bec de gaz, au sortir d’une nappe d’ombre, éclairait les clous d’un soulier, la manche bleue d’une blouse, le bout d’une casquette, entrevus dans cette floraison énorme des bouquets rouges des carottes, des bouquets blancs des navets, des verdures débordantes des pois et des choux. Et, sur la route, sur les routes voisines, en avant et en arrière, des ronflements lointains de charrois annonçaient des convois pareils, tout un arrivage traversant les ténèbres et le gros sommeil de deux heures du matin, berçant la ville noire du bruit de cette nourriture qui passait. » [*]

 

Le Ventre de Paris, troisième volet des Rougon-Macquart, n’était pas inclus dans le projet initial d’Émile Zola mais se serait ajouté du fait de sa fascination pour les Halles de Paris.

Après les descriptions détaillées des résidences et des mœurs de la haute société du Second Empire dans La Curée, Zola aborde dans Le Ventre de Paris l’épopée gargantuesque des victuailles du peuple, énumérées dans une poésie de l’accumulation, ainsi que la guerre souterraine entre « les Gras et les Maigres », selon une classification du peintre Claude Lantier (inspiré de Paul Cézanne), personnage que l’on retrouvera dans L’Œuvre.

Claude Lantier, à l’instar de l’auteur, représente l’observateur passionné par tous les tableaux potentiels générés par les lieux et leurs habitants, et en même temps critique du « Paris entripaillé, cuvant sa graisse, appuyant sourdement l’Empire ».

L’homme qui, pour nous, « Maigre » typique, va faire les frais de cette comédie des saveurs, c’est Florent, un brave gars, transporté par les idées républicaines de 1848, arrêté et déporté à Cayenne en 1851, qui, après une évasion, revient clandestinement à Paris et y retrouve son demi-frère, Quenu, apprenti boucher devenu, avec sa femme Lisa (née Macquart), propriétaire d’une grande charcuterie du quartier des Halles.

Florent et Quenu, tous les deux, étaient les héritiers de leur oncle Gradelle, propriétaire de la première boutique que Quenu et Lisa ont fait prospérer, mais, même si  Florent en réalité se moque de sa part d’héritage, cette somme entre eux va néanmoins détériorer leurs relations au sein de la famille. (Quenu, reconnaissant à Florent de l’avoir élevé, apparaît très vite sous l’emprise de « la belle Lisa », l’employée qu’il a épousée.)

Florent, instruit et compétent, trouve un emploi d’inspecteur à la marée et fréquente ainsi les poissonnières du coin, notamment Louise Méhudin, dite « la belle Normande », ennemie jurée de Lisa. Il s’intéresse lui à l’instruction de son fils Muche, et ne comprend pas les rivalités entre les femmes de la criée.

Tout cet univers nous vaut de magnifiques portraits de marchand(e)s ou de client(e)s : Gradelle, le charcutier qui forme Quenu et sa serveuse Lisa ; les Méhudin, mère et filles ; Gavard, le volailler ; les différentes mareyeuses au langage poissard ; Marjolin et Cadine, couple enfantin sur le marché ; la Sarriette, vendeuse de fruits ; le cafetier Lebigre, indicateur de police ; les membres de son « cabinet » (une salle de réunion) ; la commère Mlle Saget ; Mme François, maraîchère, la seule, avec Lantier, qui comprenne Florent…

Car, défense du commerce, des corporatismes et des intérêts bourgeois, Florent (avec Gavard, bavard imprudent) tombe dans une machination ourdie par la police et aggravée par les médisances du voisinage qui le renvoie au bagne et à l’île du Diable (lieu prémonitoire choisi par Zola bien avant que n’éclate l’affaire Dreyfus).

Le Ventre de Paris, occasion pour Émile Zola de poursuivre son analyse et sa saga des classes sociales sous le Second Empire, le fait avancer petit à petit, et de plus en plus, dans la cruelle recréation réaliste du monde qui l’entoure.

 

Michel Sender.

 

[*] Le Ventre de Paris d’Émile Zola, Charpentier et Cie, libraires-éditeurs, 28, quai du Louvre, 28, Paris, 1873 ; 358 pages (BnF Gallica). J’ai également consulté l’édition illustrée par André Gill, Georges Bellenger, Castelli, etc., C. Marpon et E. Flammarion, éditeurs, Galerie de l'Odéon, 1 à 7, et rue Rotrou, 4, Paris [1879], 403 pages (BnF Gallica), et, bien entendu, l’édition de Pierre Cogny (« L’Intégrale », Le Seuil, 1969).

"Le Ventre de Paris" d’Émile Zola

J’aime beaucoup Bonjour, Monsieur Zola d’Armand Lanoux, ici dans sa troisième mise à jour, chez Grasset en 1978, au moment de la série télévisée, Zola ou la conscience humaine, qu’il composa avec Stellio Lorenzi.

Publié dans Littérature

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