"Madeleine Férat" d’Émile Zola

Publié le par Michel Sender

"Madeleine Férat" d’Émile Zola

« Guillaume et Madeleine descendirent de wagon à la station de Fontenay. C’était un lundi, le train se trouvait presque vide. Cinq ou six compagnons de voyage, des habitants du pays qui rentraient chez eux, se présentèrent à la barrière avec les jeunes gens, et s’en allèrent chacun de son côté, sans donner un coup d’œil aux horizons, en gens pressés de regagner leur logis.

Au sortir de la gare, le jeune homme offrit son bras à la jeune femme, comme s’ils n’avaient pas quitté les rues de Paris. Ils tournèrent à gauche et remontèrent doucement la magnifique allée d’arbres qui va de Sceaux à Fontenay. Tout en montant, ils regardaient, au bas du talus, le train qui se remettait en marche, avec des hoquets sourds et profonds. » [*]

 

Entre Thérèse Raquin (1867) et La Fortune de Rougon (1871), le premier tome des Rougon-Macquart, Madeleine Férat (1868), au commencement une pièce de théâtre (Madeleine) qui fut refusée et que Zola transforma en roman, représente comme une transition dans le vaste projet qui va dorénavant préoccuper Émile Zola.

En 1868, où il écrit une longue préface pour la deuxième édition de Thérèse Raquin, Émile Zola se bat contre les critiques qui l’accusent d’obscénité et de composer une « littérature putride ». La Honte, premier titre de Madeleine Férat, publiée en feuilletons dans L’Événement, est interrompue brutalement et des pressions sont faites sur l’éditeur Lacroix qui doit en réaliser la sortie en volume.

Mais Zola refuse la censure et ne veut pas modifier son texte ; il s’en défend longuement dans un article écrit pour La Tribune du 29 novembre. Le livre, finalement annoncé dans la Bibliographie de la France du 19 décembre, est dédié à Édouard Manet [**].

Le roman démarre sur les chapeaux de roues dans un chapitre en forme de road-movie où Madeleine, vingt ans, et Guillaume, vingt-cinq ans, passent la nuit dans une auberge de campagne.

Madeleine garde en elle un sentiment de « honte » car elle a déjà connu une liaison amoureuse avec Jacques, un jeune chirurgien militaire qui l’a abandonnée pour partir en Cochinchine. Orpheline à son adolescence, elle avait subi les avances sexuelles d’un tuteur libidineux et s’était retrouvée livrée à elle-même.

Guillaume, lui, d’une naissance illégitime, est un fils de famille, plutôt faible, élevée par une vieille gouvernante rigoriste, et qui vit de ses rentes sans véritable objectif dans l’existence.

Madeleine et Guillaume s’aiment vraiment. Ils vivent ensemble dans un petit logement à Paris puis, à la mort de son père, Guillaume fait venir Madeleine près de son château familial où il l’entretient en secret et, finalement, l’épouse. Le couple a une fille, Lucie.

Tout semble bien aller. Cependant Madeleine se ronge d’inquiétude car elle a découvert incidemment que son premier amant, Jacques, était un ami très proche de Guillaume. Le bateau pour la Cochinchine ayant fait naufrage, il est porté disparu mais Madeleine ne parvient pas à l’oublier.

Madeleine et Guillaume passent ainsi cinq années, isolés du monde avec leur enfant quand, patatras, Jacques, qui n’est pas mort, refait surface.

Madeleine alors, qui ne lui avait rien dit, ne sait plus comment avouer à Guillaume qu’elle a connu Jacques et, tombant dans une dépression vertigineuse, redevient envahie de remords et d’une culpabilité morbide…

Conçu sur la base d’une (fausse) théorie scientifique de l’imprégnation des femmes par leur premier amant, Madeleine Férat, un des romans (hors Thérèse Raquin et les Rougon-Macquart) aujourd’hui assez ignorés d’Émile Zola, frappe néanmoins par la grande précision de ses descriptions et par la volonté émancipatrice de son auteur.

En effet, sous sa plume, Madeleine voudrait être libre, indépendante et respectable, et c’est la société (symbolisée par la détestation puritaine de la vieille gouvernante du couple) et les mœurs de l’époque qui l’en empêchent…

Zola, le romancier social, est déjà là, avec ses outrances et ses ressorts mélodramatiques. On y trouve également des aspects autobiographiques : Madeleine ressemble à « Gabrielle »-Alexandrine Méley, la compagne qu’Émile Zola épousera en 1870, et qui, auparavant, avait « connu » Paul Cézanne, son meilleur ami et à qui Jacques également fait penser…

 

Michel Sender.

 

[*] Madeleine Férat (1868) d’Émile Zola, notes et commentaires de Maurice Le Blond, texte de l’édition Eugène Fasquelle, Typographie François Bernouard, Paris, janvier 1928 ; 312 pages.

[**] « À ÉDOUARD MANET

Le jour où, d'une voix indignée, j'ai pris la défense de votre talent, je ne vous connaissais pas. Il s'est trouvé des sots qui ont osé dire alors que nous étions deux compères en quête de scandale. Puisque les sots ont mis nos mains l'une dans l'autre, que nos mains restent unies à jamais. La foule a voulu mon amitié pour vous ; cette amitié est aujourd'hui entière et durable, et je désire vous en donner un témoignage public en vous dédiant cette œuvre.

ÉMILE ZOLA.

1er septembre 1868. »

Publié dans Littérature

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