"Mes Départs" de Panaït Istrati

Publié le par Michel Sender

"Mes Départs" de Panaït Istrati

« J’avais douze à treize ans quand, dans la « chancellerie » de l’École primaire n° 3 de Braïla, M. Moïssesco, le directeur, demanda à ma mère, en lui offrant mon certificat de fin d’études élémentaires obligatoires :

— Qu’allez-vous faire de ce garçon ?

Poussant un long soupir, la pauvre répondit :

— Deh… monsieur le directeur… que voulez-vous que j’en fasse ! Il apprendra un métier quelconque ou ira se placer…

Le dos appuyé à la fenêtre, mon bon directeur tourmenta un moment sa barbiche grise en la frottant entre ses doigts, promena son regard de ma mère à moi, puis, fixant le sol, dit, comme pour lui-même :

— Dommage… » [*]

 

Panaït Istrati (1884-1935), d’origine roumaine, écrivit la majeure partie de ses livres, à partir de 1923, directement en français (corrigé souvent par Jean-Richard Bloch dans Europe et aux éditions Rieder).

Mes Départs, écrit en 1927 et paru chez Gallimard l’année suivante, est rangé dans ses Œuvres au sein de La Jeunesse d’Adrien Zograffi, avec Codine, Mihkaïl et Le Pêcheur d’éponges.

Il se rattache à la même période que Les Chardons du Baragan, publié la même année chez Bernard Grasset. (Tous ces titres sont aujourd’hui disponibles sur Ebooks libres et gratuits ou La Bibliothèque électronique du Québec.)

Mes Départs est composé de trois courts textes, les deux premiers évoquant ses « Premiers pas dans la vie » et son embauche à la taverne de Kir Léonida à Braïla ainsi qu’un portrait du « Capitaine Mavromati », le troisième, « Pour atteindre la France, Direttissimo », dédié à Charlie Chaplin et racontant ses voyages laborieux en passager clandestin.

À la taverne de Kir Léonida (fondée par le père de celui-ci, Barba Zanetto), Istrati découvre un travail harassant qui l’épuise, mais le pire est l’attitude du « Manant », le caissier, qui harcelle et tyrannise les employés pour les faire partir : « Aujourd’hui, tout comme au moyen âge et dans l’antiquité, aucun corps social constitué ne comprend la vie, nulle législation ne la protège ; l’arbitraire et la sottise règnent plus que jamais », relève-t-il.

Notre jeune héros arrivera à déboulonner le « Manant », en prouvant qu’il vole le patron, mais surtout, la présence régulière de Mavromati, un ancien capitaine de vaisseau qui, protégé par Barba Zanetto, fréquente régulièrement la taverne, le réconforte et l’aide à continuer d’étudier en lui offrant un Dictionnaire universel en roumain et en lui apprenant le grec.

Car, déjà grand lecteur (il cite, outre le dictionnaire qu’il consulte sans cesse, L’Ombra de A. Gennevraye) et passionné par les langues et le cosmopolitisme, Panaït Istrati, décide de parcourir le monde et, croyant atteindre la France et Marseille, se trouve débarqué d’office à Naples.

Et là, dont il admire la beauté et découvre la culture, il connaît la misère et la faim, les soupes populaires, les autres migrants — et comprend que, pour pouvoir atteindre sa destination choisie, il lui faut monter sur un navire qui joint direttissimo Naples à (en l’occurrence) Alexandrie, en Égypte, pour y retrouver son ami Binder…

Panaït Istrati, bien sûr très proche (Romain Rolland l’a le premier détecté) du Maxime Gorki des Vagabonds et d’Enfance, toujours nous parle avec sincérité et conviction ; il nous vrille le cœur et nous convainc avec force.

 

Michel Sender.

 

[*] Mes Départs (1928) de Panaït Istrati, collection « Folio 2 € », éditions Gallimard, Paris, avril 2005 ; 144 pages.

À noter. De Panaït Istrati, j’avais relu Nerrantsoula, pour ce blog, le 14 septembre 2009.

"Mes Départs" de Panaït Istrati

Le film roumain Kyra Kyralina (2014) de Dan Pița, d’après le livre de Panaït Istrati, est diffusé sur Netflix en version originale sous-titrée. Une adaptation proche du théâtre avec un narrateur se promenant dans les lieux du récit et au milieu des personnages.

Publié dans Littérature

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article