"Pereira prétend" d'Antonio Tabucchi

Publié le par Michel Sender

"Pereira prétend" d'Antonio Tabucchi

« Pereira prétend avoir fait sa connaissance par un jour d’été. Une magnifique journée d’été, ensoleillée, venteuse, et Lisbonne qui étincelait. Il semble que Pereira se trouvait alors à la rédaction, il ne savait que faire, le directeur était en vacances, son souci consistait à devoir monter la page culturelle, parce que le Lisboa avait dorénavant une page culturelle, dont on lui avait confié la responsabilité. Et lui, Pereira, réfléchissait sur la mort. En ce beau jour d’été, avec la brise atlantique qui caressait la cime des arbres, avec le soleil qui resplendissait, et une ville qui scintillait, oui, qui scintillait littéralement sous sa fenêtre, et un ciel bleu, un ciel d’un bleu jamais vu, prétend Pereira, d’une netteté qui blessait presque les yeux, il se mit à songer à la mort ? Pourquoi ? Cela, Pereira ne saurait le dire. » [*]

 

Relire peut être une épreuve, une déception, ou alors, la confirmation de la première admiration qui vous avait traversé. Avec Antonio Tabucchi (1943-2012) s’ajoute le regret de sa disparition en pleine maturité créatrice.

Longtemps publiées en France chez Christian Bourgois, ses œuvres ont été ensuite éditées chez Gallimard où Bernard Comment en révise au fur et à mesure les anciennes traductions (par exemple celle de Nocturne indien en 2015).

Concernant Pereira prétend, le livre ayant été traduit à l’époque par Bernard Comment lui-même, il a simplement été repris en « Folio ». Il faut dire que la version française demeure remarquable et Pereira prétend, à la relecture, un chef-d’œuvre d’ironie et de nostalgie.

De nostalgie, non pas pour la période historique et politique évoquée (l’été 1938), de montée du fascisme en Europe, avec l’Italie mussolinienne, une Espagne où les Républicains vont être écrasés par les troupes de Franco et un Portugal où le salazarisme détruit la démocratie… mais pour le portrait intimiste et décalé de Pereira, un journaliste qui réalise seul chaque samedi la page culturelle d’un quotidien de l’après-midi à Lisbonne.

Sa destinée, après trente années de rédacteur des faits divers, n’est pas glorieuse, même s’il pense avoir « carte blanche » pour sa nouvelle rubrique. Et, le narrateur, très prudent, enveloppe son récit des semaines vécues par Pereira de continuelles réserves ou hésitations ponctuées régulièrement de « prétend Pereira », comme en une distanciation fondamentale ou secrètement complice.

Pour compenser le fait qu’il formalise sa page littéraire sans aucune aide, Pereira croit bien faire de demander des nécrologies ou des éphémérides à un jeune étudiant contestataire, qu’il s’acharne à soutenir avec sa petite amie et ses relations, mais qui, à chaque fois, lui propose des articles impubliables selon les critères de la censure.

Ces atermoiements de Pereira (par ailleurs veuf inconsolable et catholique viscéral) s’accompagnent de problèmes de santé dus à son obésité et à sa mauvaise hygiène de vie. Lors d’une semaine de thalassothérapie il rencontre un médecin, le docteur Cardoso, qui, dans des entretiens qui mêlent diététique et philosophie, lui diagnostique « un moi hégémonique qui prend la conduite de la confédération de vos âmes », lui dit-il, tout en approuvant son attitude de recherche et de soin.

Car Pereira agrémente sa page culturelle de traductions de nouvelles de Maupassant, de Balzac (Honorine) ou de Daudet, dont, certain de bien faire, il donne le texte très patriotique (se terminant par un flamboyant « Vive la France ! ») de La Dernière Classe (tiré des Contes du lundi).

Or, enfer et damnation, c’est ce qu’il ne fallait pas faire : du patriotisme, certes, doutor Pereira, lui rétorque son patron, mais du patriotisme portugais, national, et surtout pas français qui, vous le savez, n’est pas en odeur de sainteté de nos jours, etc.

Ainsi commence et se développe pour Pereira une prise de conscience qui bien sûr va s’apparenter à un chemin de croix et à une renaissance…

Avec Pereira prétend, Antonio Tabucchi a inventé — à partir d’un personnage réel, comme il l’a expliqué dans une « Note pour la dixième édition italienne » du roman — une fable universelle qui continue de rayonner de nombreuses années après et demeure évidemment actuelle.

 

Michel Sender.

 

[*] Pereira prétend – Un témoignage (Sostiene Pereira – Una testimonianza, 1994) d’Antonio Tabucchi, traduit de l’italien par Bernard Comment, Christian Bourgois éditeur, Paris, avril 1995 ; 224 pages, 100 F (photo en couverture d’Inácio Ludgero).

"Pereira prétend" d'Antonio Tabucchi

Une journée avec Tabucchi (Una giornata con Tabucchi, 2012), traduit de l’italien par Romane Lafore, regroupe des textes d’hommage de Paolo Di Paolo, Dacia Maraini, Romana Petri et Ugo Riccarelli, suivis d’une interview de Carlos Gumpert (éditions Quai Voltaire/La Table Ronde, Paris, février 2015 ; 144 pages, 14,40 € : photo d’Arturo Patten sur la bande d’accompagnement).

Publié dans Littérature

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