"Le Charretier de la Mort" de Selma Lagerlöf

Publié le par Michel Sender

"Le Charretier de la Mort" de Selma Lagerlöf

« Une pauvre jeune fille de l’Armée du Salut agonisait.

Elle avait attrapé une de ces phtisies rapides et brutales qui ne vous permettent pas de résister plus d’un an. Tant qu’elle l’avait pu, elle avait continué ses tournées et rempli ses devoirs ; mais quand ses forces l’eurent trahie, on l’envoya dans un sanatorium. Elle y avait été soignée pendant quelques mois sans aucune amélioration, et, comprenant qu’elle était perdue, elle était revenue près de sa mère qui habitait une petite maison à elle dans une rue de banlieue. Là, couchée dans une pauvre chambre étroite où elle avait passé son enfance et sa première jeunesse, elle attendait la mort. » [*]

 

Selon des biographies ou encore Marguerite Yourcenar dans Sous bénéfice d’inventaire (voir ce blog précédemment), Körkarlen (traduit littéralement comme Le Cocher, dans une nouvelle traduction française chez Actes Sud, ou « Le Conducteur ») résulte d’une commande faite en 1912 à Selma Lagerlöf par une société de lutte contre la tuberculose.

Le sujet de la maladie, ajouté au fléau de l’alcoolisme, touchait énormément Selma Lagerlöf (qui enfant, et toute sa vie, souffrit d’une dysplasie congénitale de la hanche qui la faisait boiter, et qui se souvint toujours de l’alcoolisme de son père) et elle choisit de les évoquer dans un conte surnaturel se déroulant la nuit de la Saint-Sylvestre.

Selon une légende ancienne, un charretier de la mort intervient « dès que quelqu’un va mourir » et « se présente avec sa vieille charrette grinçante aussi vite que peut trotter sa pauvre bête bancale », mais il change chaque année : « C’est le dernier homme qui meurt dans l’année, celui qui rend l’âme juste quand sonnent les douze coups de minuit, c’est celui-là le charretier prédestiné de la Mort. »

Cependant, même si Selma Lagerlöf précise que le charretier « n’est point la Mort elle-même, mais seulement son valet », elle ajoute néanmoins que « son esprit est forcé de mettre le capuchon et de prendre la faux et d’aller de maison mortuaire en maison mortuaire durant toute une année jusqu’à ce qu’un autre le relève à la Saint-Sylvestre ».

Une fois cette croyance établie, notre auteure n’a plus qu’à monter un scénario dramaturgique simple et compassionnel, l’histoire d’une sœur de l’Armée de Salut, Edit, mourante durant la nuit de la Saint-Sylvestre et qui demande à voir auprès d’elle un chemineau, un certain David Holm, dont elle s’occupait et dont, même s’il est marié, elle dit qu’elle est tombée amoureuse.

Or, durant cette même nuit, aux douze coups de minuit exactement, ce David Holm meurt, recueilli alors par le charretier de la mort, un autre vagabond, Georges, disparu l’année précédente, et qu’il connaissait. David va devoir lui succéder mais, selon des actions et des vœux conjugués, Georges le conduit chez Edit et, en accord avec elle et avec son aide, parvient à le convaincre de s’amender et de comprendre le malheur qu’il a provoqué, avec son alcoolisme et la tuberculose, dans sa famille…

Le récit, empli un peu trop de bons sentiments et avec des longueurs excessives, garde pourtant de son intérêt grâce à la charge morale et philosophique de son objet : la mort (le « problème de l’après-vie », résume de son côté Marguerite Yourcenar) et les espoirs impossibles d’en échapper, dans un climat de spiritisme fantastique qu’affectionnait particulièrement Selma Lagerlöf.

À sa traduction du Charretier de la Mort, Thekla Hammar (1872-1953) ajouta Dame Carême et Petter Nord, déjà publié par elle en France en 1920 dans la Revue bleue, un conte de Selma Lagerlöf extrait du recueil Les Liens invisibles (Osynliga länkar, 1894) mais non retenu dans le volume français, un récit de vengeance, de mort et de rédemption, où la malade s’appelle Edith…

 

Michel Sender.

 

[*] Le Charretier de la Mort (Körkarlen, 1912) suivi de Dame Carême et Petter Nord (Fru Fasta och Petter Nord, 1894) de Selma Lagerlöf, traduit du suédois avec l’autorisation de l’auteur par T. Hammar [Perrin, 1922], Librairie Académique Perrin, Paris, juin 1948 ; 264 pages (contient un portrait photographique de l’auteure).

"Le Charretier de la Mort" de Selma Lagerlöf

Le livre a donné lieu en 1920 à une remarquable adaptation cinématographique de Victor Sjöström, intitulée en français La Charrette fantôme. Ce film muet, sorti en 1921, provoqua sans doute la traduction française du livre, présentée d’ailleurs avec en sous-titre : La Charrette fantôme.

Publié dans Littérature

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