"Le Cœur fou" ("L’Empereur du Portugal") de Selma Lagerlöf

Publié le par Michel Sender

Selma Lagerlöf (1858-1940)

Selma Lagerlöf (1858-1940)

« Jan Andersson de Skrolycka ne se lassa jamais, même dans sa vieillesse, de parler du jour où naquit la petite fille.

Dès le matin, Jan Andersson était allé chercher la sage-femme et d’autres personnes d’expérience ; après quoi il avait passé toute la matinée et un bon bout de l’après-midi assis sur le billot, dans le bûcher, sans autre chose à faire que d’attendre.

Au-dehors, il pleuvait à verse, et Jan Andersson ne put éviter sa part de l’ondée, bien que censément il fût à l’abri. L’humidité suintait des murs mal clos, le toit aux poutres disjointes laissait passer les gouttes, et tout à coup le vent précipita une trombe d’eau par l’entrée du bûcher que ne fermait aucune porte.

« Je me demande si quelqu’un s’imagine que je me réjouis de voir arriver cet enfant, marmonnait Jan dans son coin, et ce disant il donna un tel coup de pied à une bûchette qu’il la fit voler dans la cour. Car c’est vraiment la pire malchance qui pouvait m’arriver. Quand nous nous sommes mariés, Kattrinna et moi, c’était parce que nous en avions assez de rester valet et servante chez Erik de Falla et que nous voulions nous asseoir à notre propre table, mais ce n’était certes pas pour avoir un enfant. »

Et appuyant sa tête dans ses mains, il soupirait profondément. » [*]

 

Le Cœur fou de Selma Lagerlöf, écrivaine suédoise Prix Nobel de Littérature en 1909 après La Saga de Gösta Berling et Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, se lit comme une chronique paysanne de vie provinciale dans la région natale de l’auteure, le Värmland.

Il raconte l’amour fou d’un père, Jan Andersson, métayer avec sa femme Kattrinna au village de Skrolycka,  pour sa fille Claire-Belle (Klara Fina) à qui il voue, dès sa naissance, une adoration sans borne, le cœur battant [**] :

« Aussitôt son cœur se mit à battre dans sa poitrine — jamais encore il n’avait battu ainsi — et du même coup il n’avait plus froid, ses ennuis, ses soucis s’étaient envolés, il n’était plus fâché non plus, tout était bien. La seule chose qui le tourmentât encore, c’était ce cœur qui cognait et tapait si fort dans sa poitrine, alors qu’il n’avait ni dansé ni escaladé une montagne abrupte. »

« Et, au même instant, ajoute Selma Lagerlöf, il sut ce qui avait fait battre son cœur. Et, de plus, il commençait à se douter de ce qui lui avait manqué pendant toute sa vie. Car celui qui ne sent son cœur battre ni dans la tristesse, ni dans la joie, ne peut être considéré comme un véritable être humain. »

Jan, Kattrinna et Claire-Belle mènent une existence saine et frugale à la campagne, jusqu’à la mort brutale de leur maître, Erik de Falla, dont l’héritier, Lars Gunnarsson, exige alors une forte somme pour ne pas les expulser de leur cabane, installée sur le domaine.

Cette décision arbitraire va provoquer, à ses dix-huit ans, le départ de Claire-Belle pour la ville (où elle espère pouvoir gagner, en travaillant, l’argent demandé) et le désespoir de son père, qui, petit à petit, sombre dans une folie douce (observée et tolérée par les voisins) et se persuade, devant l’absence de nouvelles et pour compenser son chagrin, que sa fille est devenue impératrice du Portugal.

Et dorénavant, alors que des bruits courent qu’elle vendrait ses charmes à la capitale, Jan, sourd à toutes les médisances, se change dans sa tête (tel que dans un conte d’Andersen) en empereur du Portugal attendant le retour de son enfant…

Description presque clinique d’une passion paternelle irrationnelle et ensuite d’une désillusion traumatique (on pense au Père Goriot de Balzac), L’Empereur du Portugal de Selma Lagerlöf s’inscrit — et l’on y retrouve la patte invariable, exceptionnelle et très originale de l’auteure — dans les traditions profondes d’un pays au protestantisme chevillé au sein d’un corpus de légendes ancestrales.

 

Michel Sender.

 

[*] Le Cœur fou (Kejsarn av Portugallien. En värmlandsberättelse, 1914) de Selma Lagerlöf, « Bibliothèque du temps présent », éditions Rombaldi, Paris, 1980 ; 256 pages, cartonné. [Correspond à : L’Empereur du Portugal, conte vermlandais, traduit du suédois par Thekla Hammar et Marthe Metzger, éditions Stock, Paris, 1943, réédité à La Guilde du Livre (Lausanne, 1958) et chez Stock en 1961, sous le titre Le Cœur fou.]

[**] La présentation du livre chez Rombaldi reprend des extraits de l’ouvrage de Léon Maes, Selma Lagerlöf, sa vie, son œuvre (éditions Je Sers, 1939) où le roman est intitulé Le Cœur battant, en fait le titre du premier chapitre de l’édition originale suédoise, Det klappande hjärtat (l’intégralité de Kejsarn av Portugallien est disponible sur Wikisource).

"Le Cœur fou" ("L’Empereur du Portugal") de Selma Lagerlöf

Marguerite Yourcenar appréciait énormément Selma Lagerlöf, « conteuse épique » et, comme elle, une femme libre. Néanmoins, dans Sous bénéfice d’inventaire (« Idées/Gallimard », 1979), elle affiche des réserves sur L’Empereur du Portugal. Je cite intégralement le passage : « L’Empereur du Portugal, qui est de 1914, fut reçu avec admiration ; il est permis de trouver trop complaisamment étirée cette histoire d’un doux mégalomane qui élève en imagination sa fille, prostituée à Lund, au rang d’impératrice. »

Publié dans Littérature

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