"Son Excellence Eugène Rougon" d’Émile Zola

Publié le par Michel Sender

"Son Excellence Eugène Rougon" d’Émile Zola

« Le président était encore debout, au milieu du léger tumulte que son entrée venait de produire. Il s’assit, en disant à demi-voix, négligemment :

« La séance est ouverte. »

Et il classa les projets de loi, placés devant lui, sur le bureau. À sa gauche, un secrétaire, myope, le nez sur le papier, lisait le procès-verbal de la dernière séance, d’un balbutiement rapide que pas un député n’écoutait. Dans le brouhaha de la salle, cette lecture n’arrivait qu’aux oreilles des huissiers, très dignes, très corrects, en face des poses abandonnées des membres de la Chambre.

Il n’y avait pas cent députés présents. Les uns se renversaient à demi sur les banquettes de velours rouge, les yeux vagues, sommeillant déjà. D’autres, pliés au bord de leurs pupitres comme sous l’ennui de cette corvée d’une séance publique, battaient doucement l’acajou du bout de leurs doigts. Par la baie vitrée qui taillait dans le ciel une demi-lune grise, toute la pluvieuse après-midi de mai entrait, tombant d’aplomb, éclairant régulièrement la sévérité pompeuse de la salle. La lumière descendait les gradins en une large nappe rougie, d’un éclat sombre, allumée çà et là d’un reflet rose, aux encoignures des bancs vides ; tandis que, derrière le président, la nudité des statues et des sculptures arrêtait des pans de clarté blanche. » [*]

 

Après La Fortune des Rougon, La Curée et Le Ventre de Paris (voir ce blog précédemment), j’ai laissé pour l’instant de côté La Conquête de Plassans et La Faute de l’abbé Mouret (un diptyque avec des thèmes ecclésiastiques) pour me consacrer à Son Excellence Eugène Rougon, sixième tome des Rougon-Macquart d’Émile Zola.

Complément à La Curée, qui évoquait le monde des affaires, Son excellence Eugène Rougon nous confronte directement au système politique du Second Empire : Eugène Rougon (Zola se serait inspiré d’Eugène Rouher, haut dignitaire du régime de Napoléon III), sénateur, au commencement du livre préside le Conseil d’État et intervient à ce titre à la Chambre des députés.

Nous le retrouvons d’ailleurs à une étape critique de sa carrière puisque, à cause d’un vague conflit avec son adversaire le comte de Marsy (qui ressemble au duc de Morny), Eugène Rougon démissionne de son poste et entame une traversée du désert.

C’est l’occasion de faire le point sur son parcours (venu de Plassans, il a monté tous les échelons de responsabilité) et son entourage, une flopée de serviteurs (qui l’ont aidé à un moment) et de clients (qui lui doivent tout), une myriade de protégés qui en espèrent promotions ou passe-droits…

Or, très vite, nous comprenons que ce qui motive Eugène Rougon demeure le pouvoir et l’influence, et non les avantages pour lui-même. Célibataire, il ne vit que pour cela, avec une existence personnelle peu épanouie : tenté par la belle Clorinde Balbi (imitée de La Castiglione) qui lui résiste, il organise son mariage avec son collaborateur Delestang et, lui, épouse Véronique Beulin-d’Orchère, une femme discrète qui ne sort jamais.

Mais la mise de côté lui pèse ainsi qu’à tous ses commensaux, ce dont une rare opportunité va le sortir. Redevenu ministre, cette fois de l’Intérieur, Eugène Rougon donne toute son énergie à la défense de l’Empire et dans une conception autoritaire, ce qui, du fait de ses excès, va  de nouveau le faire tomber en disgrâce, avant, bien entendu, en se reniant, de remonter en estime…

Son Excellence Eugène Rougon est comme la valse du pouvoir, avec ses hauts et ses bas, et surtout la drogue dure de la politique, son machiavélisme, ses arrangements et ses faux pas, son ballet de comédie humaine.

Et là, Émile Zola (même si Son Excellence Eugène Rougon se distingue par une quasi-absence d’intrigue romanesque) reste en grande forme, dans une perfection des descriptions mondaines (le chapitre sur la réception à Compiègne est remarquable) et du réalisme social : une fois de plus, Gustave Flaubert admira le livre et le fit savoir. Le grand succès public, celui de L’Assommoir, approchait.

 

Michel Sender.

 

[*] Son Excellence Eugène Rougon (1876) d’Émile Zola, édition de Philippe Hamon et Colette Becker [© 1986 et 2003], Le Livre de Poche « Classiques », Librairie Générale Française, Paris, avril 2021 ; 480 pages, 6,20 €.

Publié dans Littérature

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