"Une page d'amour" d’Émile Zola

Publié le par Michel Sender

"Une page d'amour" d’Émile Zola

« La veilleuse, dans un cornet bleuâtre, brûlait sur la cheminée, derrière un livre, dont l’ombre noyait toute une moitié de la chambre. C’était une calme lueur qui coupait le guéridon et la chaise longue, baignait les gros plis des rideaux de velours, azurait la glace de l’armoire de palissandre, placée entre les deux fenêtres. L’harmonie bourgeoise de la pièce, ce bleu des tentures, des meubles et du tapis, prenait à cette heure nocturne une douceur vague de nuée. Et, en face des fenêtres, du côté de l’ombre, le lit, également tendu de velours, faisait une masse noire, éclairée seulement de la pâleur des draps. Hélène, les mains croisées, dans sa tranquille attitude de mère et de veuve, avait un léger souffle.

Au milieu du silence, la pendule sonna une heure. Les bruits du quartier étaient morts. Sur ces hauteurs du Trocadéro, Paris envoyait seul son lointain ronflement. Le petit souffle d’Hélène était si doux, qu’il ne soulevait pas la ligne chaste de sa gorge. Elle sommeillait d’un beau sommeil, paisible et fort, avec son profil correct et ses cheveux châtains puissamment noués, la tête penchée, comme si elle se fût assoupie en écoutant. Au fond de la pièce, la porte d’un cabinet grande ouverte trouait le mur d’un carré de ténèbres.

Mais pas un bruit ne montait. La demie sonna. Le balancier avait un battement affaibli, dans cette force du sommeil qui anéantissait la chambre entière. La veilleuse dormait, les meubles dormaient ; sur le guéridon, près d’une lampe éteinte, un ouvrage de femme dormait. Hélène, endormie, gardait son air grave et bon. » [*]

 

Entre L’Assommoir et Nana, Une page d’amour, « œuvre intime et de demi-teinte » selon Émile Zola lui-même, représente comme une phase de transition, une plage de repos dans les Rougon-Macquart.

Découpé en cinq parties de cinq chapitres qui se terminent systématiquement par des descriptions de Paris vu des hauteurs de Passy au XIXe siècle, le livre déroute par son côté plan-plan et la banalité de son sujet apparent : l’amour d’une jeune veuve pour un homme marié…

Hélène Grandjean, née Mouret, a perdu brusquement son mari venu s’installer avec elle et leur fille Jeanne à Paris, mais vit de façon satisfaisante (grâce à une rente familiale) avec Jeanne et une servante, Rosalie, dans une maison de Passy.

Hélas Jeanne, une enfant sensible et fiévreuse, fait régulièrement de graves crises nerveuses qui affectent sa croissance et l’existence de sa mère, qui la couve sans doute de manière excessive. Et c’est à l’occasion de nouvelles convulsions de sa fille que Hélène Grandjean fait la connaissance du docteur Henri Deberle et de sa femme Juliette, dont elle découvre qu’ils sont ses voisins.

Les seules fréquentations de Mme Grandjean étaient jusqu’alors celles de M. Rambaud, une ancienne connaissance de Marseille, qui la courtise discrètement, et de son frère, l’abbé Jouve.

En le rencontrant, Hélène est soudainement et progressivement tombée amoureuse du docteur Deberle et, quand elle a compris que sa femme songeait à le tromper, elle a cédé une fois dans ses bras. Or, pendant son absence (un orage violent), sa fille Jeanne a laissé les fenêtres ouvertes et a pris froid, contactant une phtisie galopante qui, en quelques semaines, provoque sa mort.

Du fait de la passion jalouse et perverse de sa fille qui jamais ne supportait qu’un homme approche sa mère, la pauvre Hélène devient la victime expiatoire de cette « page d’amour », finalement plutôt sinistre et mortifère.

On se demande en outre si le docteur Deberle n’était pas tout simplement un homme volage : « Il était un peu coureur, personne ne disait le contraire. Des dames de Passy le connaissaient bien », nous glisse l’auteur dans le dernier chapitre.

Hélène va donc, suivant le conseil de l’abbé Jouve, épouser Rambaud et quitter Paris pour toujours…

Une page d’amour, tragédie tchékhovienne avant l’heure, nous laisse ainsi un goût amer et surprenant chez Zola. Flaubert, excité par le roman, lui écrivit d’ailleurs : « Je n’en conseillerais pas la lecture à ma fille si j’étais mère !!! » en ajoutant ses réserves« trop de descriptions de Paris ».

 

Michel Sender.

 

[*] Une page d’amour (1878) d’Émile Zola, préface et notes de Dominique Foucher, éditions France Loisirs, Paris, août 1990 ; VIII + 480 pages, 68 F (relié-cartonné sous jaquette).

"Une page d'amour" d’Émile Zola

L’édition Charpentier comporte en ouverture une « Note » d’Émile Zola du 2 avril 1878, et, en accordéon, pour la première fois, l’Arbre généalogique des Rougon-Macquart.

Publié dans Littérature

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