"Les Services compétents" de Iegor Gran

Publié le par Michel Sender

"Les Services compétents" de Iegor Gran

La première chose qui frappe le lieutenant — les yeux rieurs de la femme.

Après trois longues sonneries, elle a ouvert la porte. L’opérant lui a notifié sèchement l’ordre de perquisition tout en propulsant son pied dans l’entrebâillement pour coincer le battant, on ne sait jamais, réflexe de professionnel oblige.

Aucun affolement chez elle. Au contraire — un grand, un trop grand sourire.

— Mais entrez donc !

Ils s’entassent gauchement dans le vestibule de l’appartement communautaire, se présentent, exhibent des justificatifs du Comité de sûreté de l’État, récitent les mots du protocole. « En vertu des articles 167 à 177 du Code pénal… » [*]

 

Avec Les Services compétents, Iegor Gran rend hommage à son père André Siniavski et à sa mère, Maria Rozanova, qui, dès l’ouverture du livre, fait preuve d’un incroyable courage et de ruse lors de la perquisition de leur domicile en 1965 à Moscou.

En leur parlant sans cesse et en leur refilant son bébé dans les bras (le petit Iegor né un an auparavant), elle parvient à distraire les inspecteurs et à ce qu’ils ne trouvent pas une cachette secrète derrière la bibliothèque.

André Siniavski a été arrêté dans la rue précédemment, mais il se savait suivi et écouté depuis quelque temps. Il avait vidé l’appartement de documents compromettants et s’était préparé aux événements à venir avec sa femme. Il abreuvait par ailleurs ses interrogateurs de digressions et commentaires littéraires sur Tolstoï, Tchekhov ou Maïakovski.

Car le plus surprenant restait que le KGB était à sa recherche depuis 1959 où, en février, la revue Esprit avait publié un texte anonyme : « Un écrivain soviétique parle du réalisme socialiste ».

Quelques mois plus tard, à l’automne, la revue polonaise Kultura, éditée à Paris, publie à son tour une nouvelle, L’audience est ouverte, du même auteur, mais cette fois signée Abram Tertz, du nom d’un ancien brigand juif d’Odessa.

Les services compétents mettent tout en œuvre pour trouver qui se cache derrière ce pseudonyme et qui parvient à se faire éditer à l’étranger (un crime anticommuniste très grave) au nez et à leur barbe. La parution du Docteur Jivago de Boris Pasternak dans le monde entier n’est pas si ancienne.

Ils essayent de cuisiner Jean-Marie Domenach, le directeur de la revue Esprit, lors d’une réception : ce dernier, innocemment, leur parle d’un courrier arrivé par la poste, de Leningrad.

Et les agents russes de chercher un écrivain juif habitant Leningrad !

En fait, Siniavski n’est pas juif et il réside à Moscou, donnant des cours et rédigeant des critiques littéraires pour Novy Mir. Peu avant son arrestation, il parviendra à diriger (difficilement) un recueil officiel de poèmes de Pasternak.

Diverses circonstances, dont Iegor Gran se régale de nous les détailler avec beaucoup d’ironique distance, expliquent les cafouillages des enquêteurs, notamment les problèmes d’un de leurs informateurs, « Monocle ».

Mais, bien sûr, les services finalement comprendront comment opère Siniavski, et le rôle joué par Hélène Peltier-Zamoyska, une connaissance française de longue date.

André Siniavski sera incarcéré en même temps que son ami Youli Daniel, qui signait ses textes Nicolaï Arjak. Tous deux seront jugés en 1966 (le fameux procès Siniavski-Daniel) et condamnés à plusieurs années de camp.

Libéré en 1971, André Siniavski parviendra à s’installer en France en 1973 avec sa femme et son fils.

Le livre Les Services compétents s’interrompt là et s’avère un document exceptionnel où Iegor Gran a su reconstituer toute une période de lutte secrète, empreinte d’une extrême dignité, pour une littérature libre de toute contrainte.

 

Michel Sender.

 

[*] Les Services compétents de Iegor Gran [P.O.L, 2020], collection « Folio », éditions Gallimard, Paris, août 2021 ; 288 pages.

Publié dans Littérature

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