"Aventures d'Arthur Gordon Pym" d'Edgar Poe

Publié le par Michel Sender

"Aventures d'Arthur Gordon Pym" d'Edgar Poe

« Mon nom est Arthur Gordon Pym. Mon père était un respectable commerçant dans les fournitures de la marine, à Nantucket, où je suis né. Mon aïeul maternel était attorney, avec une belle clientèle. Il avait de la chance en toutes choses, et il fit plusieurs spéculations très heureuses sur les fonds de l’Edgarton New Bank, lors de sa création. Par ces moyens et par d’autres, il réussit à se faire une fortune assez passable. Il avait plus d’affection pour moi, je crois, que pour toute autre personne au monde, et j’avais lieu d’espérer la plus grosse part de cette fortune à sa mort. Il m’envoya, à l’âge de six ans, à l’école du vieux M. Ricketts, brave gentleman qui n’avait qu’un bras, et de manières assez excentriques ; — il est bien connu de presque toutes les personnes qui ont visité New-Bedford. Je restai à son école jusqu’à l’âge de seize ans, et je la quittai alors pour l’académie de M. E. Ronald, sur la montagne. Là je me liai intimement avec le fils de M. Barnard, capitaine de navire, qui voyageait ordinairement pour la maison Lloyd et Vredenburg ; — M. Barnard est bien connu aussi à New-Bedford, et il a, j’en suis sûr, plusieurs parents à Edgarton. Son fils s’appelait Auguste, et il était plus âgé que moi de deux ans à peu près. Il avait fait un voyage avec son père sur le baleinier Le John-Donaldson, et il me parlait sans cesse de ses aventures dans l’Océan Pacifique du Sud. J’allais fréquemment avec lui dans sa famille, j’y passais la journée et quelquefois toute la nuit. Nous couchions dans le même lit, et il était bien sûr de me tenir éveillé presque jusqu’au jour en me racontant une foule d’histoires sur les naturels de l’île de Tinian, et autres lieux qu’il avait visités dans ses voyages. Je finis par prendre un intérêt particulier à tout ce qu’il me disait, et peu à peu je conçus le plus violent désir d’aller sur mer. Je possédais un canot à voiles qui s’appelait L’Ariel, et qui valait bien soixante-quinze dollars environ. Il avait un pont coupé, avec un coqueron, et il était gréé en sloop ; — j’ai oublié son tonnage, mais il aurait pu tenir dix personnes sans trop de peine. C’était avec ce bateau que nous avions l’habitude de faire les plus folles équipées du monde ; et maintenant, quand j’y pense, c’est pour moi le plus parfait des miracles que je sois encore vivant. » [*]

 

Après avoir donné chez Michel Lévy, en 1856 et 1857, les Histoires extraordinaires et Nouvelles Histoires extraordinaires d’Edgar Poe, Charles Baudelaire traduisit Aventures d’Arthur Gordon Pym en feuilleton pour Le Moniteur universel.

Il travailla ensuite — parallèlement à la composition des Fleurs du Mal pour Poulet-Malassis — à la correction des épreuves, chez Creté à Corbeil, d’Aventures d’Arthur Gordon Pym pour Michel Lévy, livre qui ne parut que l’année suivante.

L’insuccès d’Arthur Gordon Pym (il fallut quatre ans pour épuiser la première édition) et les soucis liés au procès puis à l’interdiction des Fleurs du Mal expliquent sans doute que le quatrième volume de la traduction par Charles Baudelaire d’Edgar Poe en français, Histoires grotesques et sérieuses, ne fut mis en vente qu’en 1864, ainsi qu’Eureka.

Cependant, même si les traductions étaient essentiellement « alimentaires » pour lui (son œuvre poétique comptait en priorité), on sait combien Baudelaire s’était investi dans les contes d’Edgar Poe et dans ce que l’on considère comme son seul roman, Arthur Gordon Pym, au point de rechercher sans cesse en français, auprès de ses connaissances ou dans les tavernes, le vocabulaire et la traduction exacte des termes de marine.

Car, paru en 1838 chez Harper and Brothers à New York mais écrit dès 1836 pour le Southern Literary Messenger de Richmond (qui n’en publia que les trois premiers chapitres en janvier et février 1837), The Narrative of Arthur Gordon Pym of Nantucket se présente comme le témoignage d’un certain Gordon Pym où le nom de Poe n’est qu’incidemment mentionné dans la préface et dans la « Note » placée en fin de l’ouvrage (en français, le chapitre XXVI intitulé « Conjectures »).

En fait, The Narrative correspond toujours pour Edgar Poe à son goût du « canard » (le hoax), des fausses nouvelles, mais tirées de tout un ensemble de documentation réelle (comme pour Manuscrit trouvé dans une bouteille), pour rédiger là un véritable roman maritime haletant et avec une progression évidente…

Certes, l’œuvre finale apparaît plutôt bancale (on a l’impression de trois histoires mises bout à bout, ce qui explique que Claude Richard, dans son édition « Bouquins », ne l’a pas différenciée des Contes) mais crée néanmoins, pour une des premières fois dans la littérature (bien sûr il y avait eu Robinson Crusoé ou Les Voyages de Gulliver), un fantastique itinéraire exploratoire qui probablement inspirera Moby Dick ou L’Île au Trésor, et ouvertement Jules Verne.

Car Aventures d’Arthur Gordon Pym parle de navigations et de tempêtes, de mutineries et de naufrages, puis d’expéditions aux îles Kerguelen et dans l’Antarctique, et de tribus apparemment accueillantes mais en réalité terrifiantes et machiavéliques… avec une conclusion énigmatique : « J’ai gravé cela dans la montagne et ma vengeance est écrite dans la poussière du rocher. »

 

Michel Sender.

 

[*] Aventures d’Arthur Gordon Pym (The Narrative of Arthur Gordon Pym of Nantucket, 1838) d’Edgar Allan Poe, roman traduit de l’anglais par Charles Baudelaire [Michel Lévy, 1858], présentation de Roland Stragliati, « Bibliothèque Marabout », Verviers (Belgique), 1975 ; 256 pages.

"Aventures d'Arthur Gordon Pym" d'Edgar Poe

Dans le tableau de René Magritte, La Reproduction interdite (1937), le livre posé sur le rebord devant le miroir est Aventures d’Arthur Gordon Pym.

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