"Histoires extraordinaires" d'Edgar Poe

Publié le par Michel Sender

"Histoires extraordinaires" d'Edgar Poe

« Les facultés de l’esprit qu’on définit par le terme analytiques sont en elles-mêmes fort peu susceptibles d’analyse. Nous ne les apprécions que par leurs résultats. Ce que nous en savons, entre autres choses, c’est qu’elles sont pour celui qui les possède à un degré extraordinaire une source de jouissances des plus vives. De même que l’homme fort se réjouit dans son aptitude physique, se complaît dans les exercices qui provoquent les muscles à l’action, de même l’analyste prend sa gloire dans cette activité spirituelle dont la fonction est de débrouiller. Il tire du plaisir même des plus triviales occasions qui mettent ses talents en jeu. Il raffole des énigmes, des rébus, des hiéroglyphes ; il déploie dans chacune des solutions une puissance de perspicacité qui, dans l’opinion vulgaire, prend un caractère surnaturel. Les résultats, habilement déduits par l’âme même et l’essence de sa méthode, ont réellement tout l’air d’une intuition.

Cette faculté de résolution tire peut-être une grande force de l’étude des mathématiques, et particulièrement de la très-haute branche de cette science, qui, fort improprement et simplement en raison de ses opérations rétrogrades, a été nommée l’analyse, comme si elle était l’analyse par excellence. Car, en somme, tout calcul n’est pas en soi une analyse. Un joueur d’échecs, par exemple, fait fort bien l’un sans l’autre. Il suit de là que le jeu d’échecs, dans ses effets sur la nature spirituelle, est fort mal apprécié. Je ne veux pas écrire ici un traité de l’analyse, mais simplement mettre en tête d’un récit passablement singulier quelques observations jetées tout à fait à l’abandon et qui lui serviront de préface.

Je prends donc cette occasion de proclamer que la haute puissance de la réflexion est bien plus activement et plus profitablement exploitée par le modeste jeu de dames que par toute la laborieuse futilité des échecs. Dans ce dernier jeu, où les pièces sont douées de mouvements divers et bizarres, et représentent des valeurs diverses et variées, la complexité est prise — erreur fort commune — pour de la profondeur. L’attention y est puissamment mise en jeu. Si elle se relâche d’un instant, on commet une erreur, d’où il résulte une perte ou une défaite. Comme les mouvements possibles sont, non-seulement variés, mais inégaux en puissance, les chances de pareilles erreurs sont très multipliées ; et dans neuf cas sur dix, c’est le joueur le plus attentif qui gagne et non pas le plus habile. Dans les dames, au contraire, où le mouvement est simple dans son espèce et ne subit que peu de variations, les probabilités d’inadvertance sont beaucoup moindres, et l’attention n’étant pas absolument et entièrement accaparée, tous les avantages remportés par chacun des joueurs ne peuvent être remportés que par une perspicacité supérieure.

Pour laisser là ces abstractions, supposons un jeu de dames où la totalité des pièces soit réduite à quatre dames, et où naturellement il n’y ait pas lieu de s’attendre à des étourderies. Il est évident qu’ici la victoire ne peut être décidée, — les deux parties étant absolument égales, — que par une tactique habile, résultat de quelque puissant effort de l’intellect. Privé des ressources ordinaires, l’analyste entre dans l’esprit de son adversaire, s’identifie avec lui, et souvent découvre d’un seul coup d’œil l’unique moyen — un moyen quelquefois absurdement simple — de l’attirer dans une faute ou de le précipiter dans un faux calcul.

On a longtemps cité le whist pour son action sur la faculté du calcul ; et on a connu des hommes d’une haute intelligence qui semblaient y prendre un plaisir incompréhensible et dédaigner les échecs comme un jeu frivole. En effet, il n’y a aucun jeu analogue qui fasse plus travailler la faculté de l’analyse. Le meilleur joueur d’échecs de la chrétienté ne peut guère être autre chose que le meilleur joueur d’échecs ; mais la force au whist implique la puissance de réussir dans toutes les spéculations bien autrement importantes où l’esprit lutte avec l’esprit.

Quand je dis la force, j’entends cette perfection dans le jeu qui comprend l’intelligence de tous les cas dont on peut légitimement faire son profit. Ils sont non-seulement divers, mais complexes, et se dérobent souvent dans des profondeurs de la pensée absolument inaccessibles à une intelligence ordinaire.

Observer attentivement, c’est se rappeler distinctement ; et, à ce point de vue, le joueur d’échecs capable d’une attention très-intense jouera fort bien au whist, puisque les règles de Hoyle, basées elles-mêmes sur le simple mécanisme du jeu, sont facilement et généralement intelligibles.

Aussi, avoir une mémoire fidèle et procéder d’après le livre sont des points qui constituent pour le vulgaire le summum du bien jouer. Mais c’est dans les cas situés au-delà de la règle que le talent de l’analyste se manifeste ; il fait en silence une foule d’observations et de déductions. Ses partenaires en font peut-être autant ; et la différence d’étendue dans les renseignements ainsi acquis ne gît pas tant dans la validité de la déduction que dans la qualité de l’observation. L’important, le principal est de savoir ce qu’il faut observer. Notre joueur ne se confine pas dans son jeu, et, bien que ce jeu soit l’objet actuel de son attention, il ne rejette pas pour cela les déductions qui naissent d’objets étrangers au jeu. Il examine la physionomie de son partenaire, il la compare soigneusement avec celle de chacun de ses adversaires. Il considère la manière dont chaque partenaire distribue ses cartes ; il compte souvent, grâce aux regards que laissent échapper les joueurs satisfaits, les atouts et les honneurs, un à un. Il note chaque mouvement de la physionomie, à mesure que le jeu marche, et recueille un capital de pensées dans les expressions variées de certitude, de surprise, de triomphe ou de mauvaise humeur. À la manière de ramasser une levée, il devine si la même personne en peut faire une autre dans la suite. Il reconnaît ce qui est joué par feinte à l’air dont c’est jeté sur la table. Une parole accidentelle, involontaire, une carte qui tombe, ou qu’on retourne par hasard, qu’on ramasse avec anxiété ou avec insouciance ; le compte des levées et l’ordre dans lequel elles sont rangées ; l’embarras, l’hésitation, la vivacité, la trépidation, — tout est pour lui symptôme, diagnostic, tout rend compte à cette perception, — intuitive en apparence, — du véritable état des choses. Quand les deux ou trois premiers tours ont été faits, il possède à fond le jeu qui est dans chaque main, et peut dès lors jouer ses cartes en parfaite connaissance de cause, comme si tous les autres joueurs avaient retourné les leurs.

La faculté d’analyse ne doit pas être confondue avec la simple ingéniosité ; car, pendant que l’analyste est nécessairement ingénieux, il arrive souvent que l’homme ingénieux est absolument incapable d’analyse. La faculté de combinaison, ou constructivité, par laquelle se manifeste généralement cette ingéniosité, et à laquelle les phrénologues — ils ont tort, selon moi, — assignent un organe à part, — en supposant qu’elle soit une faculté primordiale, a paru dans des êtres dont l’intelligence était limitrophe de l’idiotie, assez souvent pour attirer l’attention générale des écrivains psychologistes.

Entre l’ingéniosité et l’aptitude analytique, il y a une différence beaucoup plus grande qu’entre l’imaginative et l’imagination, mais d’un caractère rigoureusement analogue. En somme, on verra que l’homme ingénieux est toujours plein d’imaginative, et que l’homme vraiment imaginatif n’est jamais autre chose qu’un analyste. » [*]

 

En ces périodes de Jeu de la dame ou de Squid Game sur Netflix, il est intéressant de relire cette longue réflexion incluse par Edgar Poe lui-même en commencement de sa nouvelle Double Assassinat dans la rue Morgue  qui ouvre les Histoires extraordinaires, traduites en français par Charles Baudelaire.

On sait que Double Assassinat dans la rue Morgue (The Murders in the Rue Morgue, 1841), avec Le Mystère de Marie Roget (The Mystery of Marie Rogêt, 1842) et La Lettre volée (The Purloined Letter, 1844) constituent ce que l’on appelle la « trilogie Dupin », des prémices du roman policier, mais que Baudelaire, en composant ses recueils français (Histoires extraordinaires, Nouvelles Histoires extraordinaires et Histoires grotesques et sérieuses) a regroupé Double Assassinat dans la rue Morgue et La Lettre volée dans le premier et rejeté Le Mystère de Marie Roget dans Histoires grotesques et sérieuses, sans tenir compte de la chronologie des publications originales [**]. Aventures d’Arthur Gordon Pym et Eureka ont été publiés à part. (Certains éditeurs, parfois, ajoutent Le Mystère de Marie Roget aux Histoires extraordinaires.)

De toute façon, le premier choix des contes d’Edgar Poe (qu’il avait déjà traduits pour des journaux ou des revues) du volume des Histoires extraordinaires en 1856, du propre aveu de Baudelaire, voulait « amorcer le public » pour l’inciter à lire la suite des Nouvelles Histoires extraordinaires qui parurent l’année suivante (1857), toujours chez Michel Lévy. Pour lui, les deux recueils faisaient un ensemble, sachant que, pour le second, il avait néanmoins réservé (sauf Ligeia) ceux d’« un fantastique plus relevé ».

Ainsi, en France, nous avons bénéficié pendant longtemps d’une connaissance d’un Edgar Allan Poe entièrement organisée par Baudelaire et qui se l’était en quelque sorte approprié, comme un frère spirituel. Ce qui nous a donné aussi des traductions « incarnées » auxquelles on revient toujours…

Chez nous, la découverte d’Edgar Poe fut empirique, au gré des connaissances de Baudelaire (ses diverses « notices » évoluèrent progressivement) sur son « double » et des aléas de sa publication en français.

Cependant, ces Histoires extraordinaires — reprises sans notes explicatives ni préface de Baudelaire, avec seulement une chronologie sommaire de la vie de l’auteur — dans Le Livre de Poche 604 réaménagé en 1972 avec une simple introduction (très pertinente) de Michel Zéraffa, remplissent leur but d’une lecture cursive et enthousiaste, allant des nouvelles policières à la parapsychologie et aux expériences magnétiques (notamment l’incroyable récit de La Vérité sur le cas de M. Valdemar), voire à la métempsychose (Morella, Ligeia), en passant par des aventures qui influencèrent les Voyages extraordinaires de Jules Verne, même s’il s’agissait le plus souvent, pour Edgar Poe, de « canards » (Le Canard au ballon ou Aventure sans pareille d’un certain Hans Pfaall), de pures inventions pour vendre du papier.

Mais, en avançant dans le recueil, la tension et l’effroi montent de plus en plus, permettant à Baudelaire de préciser, à propos de ces Histoires extraordinaires, ce qui déplut au peintre cité : « Comme notre Eugène Delacroix, qui a élevé son art à la hauteur de la grande poésie, Edgar Poe aime à agiter ses figures sur des fonds violâtres et verdâtres où se révèlent la phosphorescence de la pourriture et la senteur de l'orage. »

 

Michel Sender.

 

[*] Histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe, traduction de Charles Baudelaire, introduction de Michel Zéraffa, Le Livre de Poche, Librairie Générale Française, Paris, 1972 ; XXXVI + 412 pages, impression de septembre 1991. (En couverture : Le Cauchemar de Füssli.)

"Histoires extraordinaires" d'Edgar Poe

[**] L’édition de Claude Richard des Contes – Essais – Poèmes d’Edgar Allan Poe, dans la collection « Bouquins »/Robert Laffont (Paris, 1989 ; dessin de David Levine en couverture), présente tous les contes dans l’ordre chronologique de leur composition. (Pour les Histoires extraordinaires, est retenu le texte de la troisième édition Michel Lévy de 1857.)

"Histoires extraordinaires" d'Edgar Poe
"Histoires extraordinaires" d'Edgar Poe

De ces deux daguerréotypes d’Edgar Poe, l’un que j’avais en carte postale et l’autre qui figure dans la collection « Bouquins », je ne sais lequel est authentique (images inversées). Par ailleurs, Baudelaire pensait qu’Edgar Poe (1809-1849) était né en 1813 : en fait, pour entrer à West Point, Poe s’était rajeuni (note de Jacques Crépet dans l’édition Conard).

Publié dans Littérature

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