"Le Jardin du repos" de Pa Kin

Publié le par Michel Sender

"Le Jardin du repos" de Pa Kin

« J’avais seize années durant roulé ma bosse à l’étranger et, récemment, j’étais retourné dans mon pays natal qui, en cette période de la guerre, se trouvait à l’arrière. Là s’était écoulée mon enfance et pourtant, je ne m’y sentais plus chez moi. Les ruelles étroites et somnolentes, au pavé lisse et usé, avaient cédé la place à de larges avenues, pleines d’animation, où volait la poussière, mais je n’y croisais aucune physionomie qui me soit familière. Les seuils laqués de noir des portes cochères des hôtels particuliers avaient été sciés pour que les pousse-pousse flambant neuf puissent les franchir orgueilleusement. Le luxe des vitrines m’éblouissait. Une fois, je rassemblai mon courage et passai la haute porte d’un magasin, mais à peine le prix d’un article qui dormait dans la devanture me fut-il indiqué, qu’opposant au vendeur un refus définitif, je reculai épouvanté. » [*]

 

En 1978 parut en France, préfacée par Étiemble, la traduction française, par Marie-José Lalitte, dans la collection « Du monde entier » des éditions Gallimard, de Nuit glacée (Hanye 寒夜 1947), le dernier roman de Pa Kin — 巴金, orthographié Ba Jin en pinyin, écrivain chinois ayant connu les affres de la révolution culturelle —, un livre bouleversant sur la solitude d’un intellectuel durant la guerre sino-japonaise.

L’année suivante parurent coup sur coup en France, Le Jardin du Repos (Qiyuan 憩园, 1944) chez Robert Laffont [**] et Famille (Jia , 1933) chez Flammarion-Alfred Eibel.

Et, deux ans plus tard, chose inhabituelle, sortit, mais uniquement en poche Folio-Gallimard, une nouvelle traduction, dédiée à Étiemble et due à Marie-José Lalitte, du Jardin du repos. (Dans un entretien de 1957 avec Étiemble, Pa Kin lui-même avait souhaité que Le Jardin du repos et Nuit glacée soient traduits en français.)

Les deux traductions ont leurs qualités ; celle chez Robert Laffont, parrainée par « Langues O », est plus littérale ; celle de Marie-José Lalitte me semble plus harmonieuse et littéraire.

Le Jardin du repos, écrit en 1944 à Guiyang où Pa Kin était réfugié et se maria, évoque en fait sa jeunesse et son histoire familiale. L’écrivain Li qui revient dans sa région natale, c’est Pa Kin (de son vrai nom Li Feigan) lui-même, qui réfléchit sur son œuvre et sur le passé.

Invité par un ancien camarade de classe, Yao, rencontré par hasard dans la rue, à résider dans un pavillon de sa propriété pour terminer le roman qu’il a en cours, « Monsieur Li » se retrouve logé dans une maison confortable et en contact avec les proches (sa femme Zhaohua, leur fils Petit Tigre et les serviteurs) de son ami.

Yao, homme fortuné, a acheté cette habitation, dotée d’un magnifique jardin, aux Yang, une famille déclassée à cause de la mauvaise gestion et de l’impécuniosité d’un des fils en ayant hérité. Et, dès son arrivée, Li remarque qu’un adolescent, l’enfant de Yang-le-troisième qui a été déshérité par ses frères après la vente de la propriété, continue à venir, avec la complicité d’un des gardiens, pour y cueillir notamment des fleurs de magnolia pour son père…

Parallèlement, il découvre que le couple de son ami a des difficultés dans l’éducation de Petit Tigre, enfant d’un premier mariage, qui ne pense qu’à se distraire, sous l’influence de sa grand-mère qui lui passe tout et à qui Yao n’ose pas s’opposer…

De ces trames familiales (qui recoupent une de ses expériences vécues), Pa Kin tire un roman nostalgique, tout en nuances et en fait profondément humaniste.

Traducteur de Tourgueniev et admirateur de Tchekhov, Pa Kin rejoint cette grande tradition de l’écrivain observateur de son temps et aux idées généreuses.

 

Michel Sender.

 

[*] Le Jardin du repos (Qiyuan 憩园, 1944) de Pa Kin, traduit du chinois par Marie-José Lalitte, collection « Folio », éditions Gallimard, Paris, 1981 ; 256 pages (impression de septembre 1988). [L’orthographe Pa Kin correspond à la transcription de l’École française d’Extrême-Orient, les premières publications françaises ayant utilisé cette graphie.]

Pa Kin (1904-2005) mourut centenaire.

"Le Jardin du repos" de Pa Kin

[**] Le Jardin du Repos de Pa Kin, traduction du chinois de Nicolas Chapuis et Roger Darrobers révisée par Bai Yuegui et Robert Ruhlmann, collection « Pavillons/Langues O », éditions Robert Laffont, Paris, février 1979 ; 240 pages.

Pour comparer, le premier paragraphe de cette traduction :

« Après avoir vagabondé loin de chez moi durant seize ans, me voici de retour depuis peu de temps dans ma ville natale, devenue un coin du « Grand Arrière » au cours de la guerre de Résistance. J’ai beau y être né et y avoir grandi : rien ne m’y semblait accueillant. Dans les rues, je n’apercevais aucun visage connu. De fait, même les voies étroites, pavées de dalles polies, ont disparu, remplacées partout par de larges avenues où volent des nuages de poussière. Les ruelles, autrefois isolées et calmes, apparaissent aujourd’hui très animées. Les seuils bardés de fer et recouverts de laque noire, qui jadis barraient les portails des résidences, ont été sciés pour permettre aux pousse de louage dernier cri de les traverser orgueilleusement. Quant aux boutiques, je ne parvenais presque pas à détacher mon regard de leurs luxueuses devantures. J’ai eu l’audace, une fois, de franchir l’entrée d’un grand magasin aux vitrines imposantes ; mais à peine avais-je montré du doigt un objet qui reposait derrière la paroi de verre et en avais-je demandé le prix que la rude réponse du vendeur — on aurait dit qu’il criait — m’a fait battre en retraite, intimidé.

  1. La province du Sichuan, où se déroule l’action, et d’autres provinces du sud-ouest de la Chine qui n’étaient pas occupées par l’armée japonaise, étaient appelées ainsi pendant la guerre de Résistance  (1937-1945). (N.d.T.) »

Publié dans Littérature

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