"Le Capitaine Fracasse" de Théophile Gautier

Publié le par Michel Sender

"Le Capitaine Fracasse" de Théophile Gautier

« Sur le revers d’une de ces collines décharnées qui bossuent les Landes, entre Dax et Mont-de-Marsan, s’élevait, sous le règne de Louis XIII, une de ces gentilhommières si communes en Gascogne, et que les villageois décorent du nom de château.

Deux tours rondes, coiffées de toits en éteignoir, flanquaient les angles d’un bâtiment, sur la façade duquel deux rainures profondément entaillées trahissaient l’existence primitive d’un pont-levis réduit à l’état de sinécure par le nivelage du fossé, et donnaient au manoir un aspect assez féodal, avec leurs échauguettes en poivrière et leurs girouettes à queue d’aronde. Une nappe de lierre enveloppant à demi l’une des tours tranchait heureusement par son vert sombre sur le ton gris de la pierre déjà vieille à cette époque.

Le voyageur qui eût aperçu de loin le castel dessinant ses faîtages pointus sur le ciel, au-dessus des genêts et des bruyères, l’eût jugé une demeure convenable pour un hobereau de province ; mais, en approchant, son avis se fût modifié. Le chemin qui menait de la route à l’habitation s’était réduit, par l’envahissement de la mousse et des végétations parasites, à un étroit sentier blanc semblable à un galon terni sur un manteau râpé. Deux ornières remplies d’eau de pluie et habitées par des grenouilles témoignaient qu’anciennement des voitures avaient passé par là ; mais la sécurité de ces batraciens montrait une longue possession et la certitude de n’être pas dérangés. — Sur la bande frayée à travers les mauvaises herbes, et détrempée par une averse récente, on ne voyait aucune empreinte de pas humain, et les brindilles de broussailles, chargées de gouttelettes brillantes, ne paraissaient pas avoir été écartées depuis longtemps. » [*]

 

On se souvient de la dédicace à Théophile Gautier des Fleurs du Mal de Charles Baudelaire : « Au poëte impeccable / au parfait magicien ès lettres françaises… »

Impeccable, en effet, est l’écriture de Théophile Gautier, parfait manifeste permanent de « l’art pour l’art », et que l’on retrouve totalement dans Le Capitaine Fracasse, œuvre de maturité : « Bien que l’action se passe sous Louis XIII, Le Capitaine Fracasse n’a d’historique que la couleur du style », précisait-il d’ailleurs dans son avant-propos.

Car il a reconstitué, par le vocabulaire et les dialogues, toute l’ambiance du seizième siècle et composé un roman étonnant, à la fois (comme Les Trois Mousquetaires) de cape et d’épée, mais aussi mélancolique et magique comme les récits de son ami Gérard de Nerval.

C’est pourquoi Le Capitaine Fracasse, longtemps caviardé ou abrégé pour n’en retenir que les épisodes feuilletonesques, reste difficile d’accès dans son texte intégral, véritable poème du langage, mais également populaire par la figure de son personnage principal, un noble désargenté, le baron de Sigognac, devenu comédien pour l’amour d’une belle, la jolie Isabelle.

Homme d’aventure et d’ardeur, il est parti sur les routes avec une troupe de saltimbanques et endossera pour la scène, après la mort du Matamore, le costume du capitaine Fracasse.

Inspiré ouvertement du Roman comique de Scarron, Le Capitaine Fracasse, de nombreuses fois annoncé puis reporté, ne vit le jour que grâce à l’opiniâtreté de l’éditeur Gervais Charpentier qui ne le paya qu’au fur et à mesure de sa rédaction et de sa parution, du 25 décembre 1861 au 10 juin 1863 dans la Revue nationale et étrangère qu’il dirigeait.

Théophile Gautier envisageait une fin pessimiste pour son livre (plus conforme à son tempérament romantique) mais l’éditeur Charpentier insista pour un happy end, ce qui fit que le « château de la Misère » du commencement devint le « château du Bonheur » du dernier chapitre.

Entretemps, la troupe de théâtre (« chariot de Thespis ») avait rencontré de nombreuses péripéties, des opportunités (le séjour chez le marquis de Bruyères), des obstacles (le guet-apens d’Agostin et Chiquita), des duels et un enlèvement.

Mais, à la fin, l’amour retrouve ses droits, le baron de Sigognac a triomphé du jeune et impudent duc de Vallombreuse et, grâce à son chat, le ténébreux Béelzébuth, il hérite d’un trésor.

Avec Le Capitaine Fracasse, Théophile Gautier a réalisé un éternel road movie des espoirs et de la dignité.

 

Michel Sender.

 

[*] Le Capitaine Fracasse (1863) de Théophile Gautier, notes [remarquables] de Gabriel Aymé, illustrations de Gustave Doré, Le Livre de Poche Jeunesse, éditions Hachette Jeunesse, Paris, octobre 1991 ; 608 pages. [Les quelques illustrations de Gustave Doré sont malheureusement trop assombries et sans légende.]

"Le Capitaine Fracasse" de Théophile Gautier

J’ai également consulté, outre les éditions Garnier (Adolphe Boschot) et Rencontre (Jeanlouis Cornuz), l’excellente édition Pocket de Claude Aziza.

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