"Rue Gît-le-Cœur" de Vítězslav Nezval

Publié le par Michel Sender

"Rue Gît-le-Cœur" de Vítězslav Nezval

« Enfin, la voiture nous emmena vers le boulevard de Sébastopol. Mais bien avant de l’emprunter, dès le boulevard de Strasbourg, une joie infinie nous envahit, que mes amis exprimaient à haute voix. Vraiment, je serais comblé si je pouvais être accueilli dans toutes les villes que j’aime par une après-midi aussi merveilleuse que celle de ce 14 juin 1935 ! J’ai toujours souhaité me poser en aéroplane dans certaines villes en passant directement de ma table de travail à leurs rues les plus animées, comme cela se produit dans les rêves. Je n’aime pas voyager. J’aimerais me déplacer d’un endroit à un autre uniquement par la pensée. Voilà pourquoi j’étais si heureux le 14 juin de cette année-là à deux heures de l’après-midi, en m’offrant l’illusion de débarquer de nulle part sur le boulevard de Sébastopol. » [*]

 

Vítězslav Nezval, cofondateur avec Jindřich Štyrský et Toyen (Marie Čermínová) du groupe surréaliste en Tchécoslovaquie, arrive à Paris avec eux pour participer au Congrès international des écrivains pour la défense de la culture qui doit se tenir à la Mutualité.

En début d’année il a fait venir à Prague André Breton et Paul Éluard pour des conférences (le premier numéro du Bulletin international du surréalisme y parut en avril 1935) et se montre très enthousiaste de les retrouver à Paris. De plus, il confronte les lieux visités aux passages aimés de Nadja ou des Vases communicants  (pour lui, Breton, « ignorant la ruse et l’hypocrisie », est « le poète qui ne porte jamais de masque ») et s’émerveille des hasards objectifs qui se multiplient lors de son séjour.

Tout l’enchante et surtout de rencontrer à nouveau André Breton et Paul Éluard, mais aussi Benjamin Péret (très proche, qui traduira son discours pour le congrès puis Antilyrique chez Guy Lévis Mano en 1936), Yves Tanguy, Óscar Domínguez, Man Ray, Dora Maar, Léo Malet, Max Ernst, Marcel Duchamp, Maurice Heine, Gisèle Prassinos ou Salvador Dalí.

Mais, peu de temps après son arrivée, il assiste, boulevard du Montparnasse près de la Closerie des Lilas, à une altercation où André Breton gifle Ilya Ehrenbourg qui l’avait attaqué dans un pamphlet : cet incident fera interdire Breton d’une intervention au congrès dont le texte, finalement, sera lu par Paul Éluard, sous les interruptions hostiles de la salle, dans une séance de nuit. Nezval, lui, ne sera même pas appelé à la tribune !

Peu lui importe finalement car, ce qui l’a frappé durant les jours précédents a été d’apprendre le suicide de René Crével, avec qui il correspondait et avec qui il pensait pouvoir s’entretenir. De plus, son compatriote Jindřich Štyrský est tombé malade et a été hospitalisé à Cochin, le forçant, début juillet, à rentrer seul à Prague…

Ce Rue Gît-le-Cœur de Vítězslav Nezval, ouvrage paru en 1936 et qui reste un remarquable document, étonne par son écriture à la fois naïve mais dans le même temps manifestement sincère et solidaire, dans une indéniable conviction, des surréalistes français : « Et pourtant, la pensée de Rimbaud et de Lautréamont, écrivait-il, renforcée par celle de Marx, ne doit et ne devra, à aucun prix, être abandonnée. »

Cependant, en 1938 (comme Paul Éluard en France), Vítězlav Nezval quittera définitivement le mouvement surréaliste et, après la guerre, deviendra poète officiel et « artiste national » du régime communiste. Triste ironie du sort.

 

Michel Sender.

 

[*] Rue Gît-le-Cœur (Ulice Gît-le-Cœur, 1936) de Vítězslav Nezval, préface de Bernard Noël, récit traduit du tchèque par Katia Krivanek, éditions de l’Aube, La Tour d’Aigues, 1988 ; réimpression de février 1991, 144 pages, 65 F.

"Rue Gît-le-Cœur" de Vítězslav Nezval

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