"L'Ingénu" de Voltaire

Publié le par Michel Sender

"L'Ingénu" de Voltaire

« Un jour saint Dunstan, Irlandais de nation et saint de profession, partit d’Irlande sur une petite montagne qui vogua vers les côtes de France, et arriva par cette voiture à la baie de Saint-Malo. Quand il fut à bord, il donna la bénédiction à sa montagne, qui lui fit de profondes révérences et s’en retourna en Irlande par le même chemin qu’elle était venue.

Dunstan fonda un petit prieuré dans ces quartiers-là, et lui donna le nom de prieuré de la Montagne, qu’il porte encore, comme un chacun sait.

En l’année 1689, le 15 juillet au soir, l’abbé de Kerkabon, prieur de Notre-Dame de la Montagne, se promenait sur le bord de la mer avec mademoiselle de Kerkabon, sa sœur, pour prendre le frais. Le prieur, déjà un peu sur l’âge, était un très bon ecclésiastique, aimé de ses voisins, après l’avoir été autrefois de ses voisines. Ce qui lui avait donné surtout une grande considération, c’est qu’il était le seul bénéficier du pays qu’on ne fût pas obligé de porter dans son lit quand il avait soupé avec ses confrères. Il savait assez honnêtement de théologie ; et quand il était las de lire saint Augustin, il s’amusait avec Rabelais : aussi tout le monde disait du bien de lui. » [*]

 

Éternel étudiant, du moins jusqu’à ma mort, la découverte, par hasard, d’une nouvelle édition d’un « classique » (par exemple, récemment, sur ce blog, Sylvie de Gérard de Nerval ou Les Amies de Paul Verlaine) me fait lire ou mieux comprendre un texte mal connu de moi.

Ainsi de L’Ingénu (que Voltaire déclarait être, faussement, de l’auteur du Compère Matthieu), très bien présenté et annoté par Édouard Guitton au Livre de Poche qui explicite intelligemment le vocabulaire voltairien à l’aide du Dictionnaire de Furetière.

Ingénu : « Qui a une franchise, une bonté et une sincérité naturelle pour reconnaître toujours la vérité », selon Furetière. Le Huron débarqué avec des Anglais sur la côte de Bretagne s’avère être un nouveau Candide et le neveu des Kerbaron. La famille décide de le prénommer Hercule et le considère vite comme un ingénu.

En effet, attiré par mademoiselle de Saint-Yves, une amie des Kerbaron, il ne comprend pas les conventions sociales nécessaires pour un mariage ou demande d’être baptisé, puisqu’il le faut, comme dans la tradition livresque, c’est-à-dire plongé dans l’eau.

Venu du Canada et du pays des Algonquins, notre Huron cependant n’est pas un sauvage ; il a bénéficié d’une certaine éducation qui lui permet de s’exprimer en anglais et en français.

Contrebalançant sans cesse les traditions, notre Ingénu est incarcéré à la Bastille, une prison qu’avait, dans sa jeunesse, fréquentée Voltaire : « C’est à la Bastille que le jeune poëte ébaucha le poëme de la Ligue, corrigea sa tragédie d’Œdipe, commentée longtemps auparavant, et fit une pièce de vers fort gaie sur le malheur d’y être, raconte Condorcet dans sa Vie de Voltaire. M. le duc d’Orléans, instruit de son innocence, lui rendit sa liberté, et lui accorda une gratification. “Monseigneur, lui dit Voltaire, je remercie Votre Altesse royale de vouloir bien continuer à se charger de ma nourriture ; mais je la prie de ne plus se charger de mon logement.” »

Cet emprisonnement permet cependant à l’Ingénu d’y rencontrer « le bonhomme Gordon », un sage janséniste qui le ne quittera plus, mais provoquera aussi l’engagement de « la belle Saint-Yves » qui, pour le faire libérer, se sacrifiera…

Avec L’Ingénu, paru en 1767, Voltaire a composé un de ses romans sous forme de conte philosophique, présenté comme une Histoire véritable tirée des manuscrits du père Quesnel (assertion totalement fantaisiste), qui, dans une prose déliée et vivace, mélange allègrement les invraisemblances et les dénonciations morales de l’arbitraire et de l’infamie.

 

Michel Sender.

 

[*] L’Ingénu (1767) [suivi de La BastilleÉpître à UranieEntretiens d’un sauvage et d’un bachelier Relation de la mort du Chevalier de La Barre et d’extraits de la Correspondance (1762-1767)] de Voltaire (1694-1778), préface, notices et notes d’Édouard Guitton, Le Livre de Poche classique, Librairie Générale Française, Paris, 1996 ; 288 pages + cahier photographique de 8 pages, 3,50 €, 22,95 FF (impression d’avril 2002).

Publié dans Littérature

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