"Manon Lescaut" de l'abbé Prévost

Publié le par Michel Sender

"Manon Lescaut" de l'abbé Prévost

« Je suis obligé de faire remonter mon lecteur au temps de ma vie où je rencontrai pour la première fois le Chevalier Des Grieux. Ce fut environ six mois avant mon départ pour l’Espagne. Quoique je sortisse rarement de ma solitude, la complaisance que j’avais pour ma fille m’engageait quelquefois à divers petits voyages, que j’abrégeais autant qu’il m’était possible. Je revenais un jour de Rouen, où elle m’avait prié d’aller solliciter une affaire au Parlement de Normandie, pour la succession de quelques terres auxquelles je lui avais laissé des prétentions du côté de mon grand-père maternel. Ayant repris mon chemin par Évreux, où je couchai la première nuit, j’arrivai le lendemain pour dîner à Pacy, qui en est éloigné de cinq ou six lieues. Je fus surpris, en entrant dans ce bourg, d’y voir tous les habitants en alarme. Ils se précipitaient de leurs maisons, pour courir en foule à la porte d’une mauvaise hôtellerie, devant laquelle étaient deux chariots couverts. Les chevaux, qui étaient encore attelés, et qui paraissaient fumants de fatigue et de chaleur, marquaient que ces deux voitures ne faisaient qu’arriver. Je m’arrêtai un moment, pour m’informer d’où venait le tumulte ; mais je tirai peu d’éclaircissement d’une populace curieuse, qui ne faisait nulle attention à mes demandes, et qui s’avançait toujours vers l’hôtellerie,  en se poussant avec beaucoup de confusion. Enfin, un archer, revêtu d’une bandoulière et le mousquet sur l’épaule, ayant paru à la porte, je lui fis signe de la main de venir à moi. Je le priai de m’apprendre le sujet de ce désordre. Ce n’est rien, Monsieur, me dit-il ; c’est une douzaine de filles de joie, que je conduis, avec mes compagnons, jusqu’au Havre-de-Grâce, où nous les ferons embarquer pour l’Amérique. Il y en a quelques-unes de jolies, et c’est apparemment ce qui excite la curiosité de ces bons paysans. » [*]

 

L’Histoire du Chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut parut à Amsterdam en 1731 comme le tome VII des Mémoires et avantures d’un homme de qualité, entrepris dès 1728 par Antoine-François Prévost (1697-1763), réfugié en Hollande.

Une édition séparée en fut publiée pour la première fois en 1733 (comme l’auteur le souhaitait lui-même), puis fut corrigée et modifiée définitivement (avec l’ajout de l’épisode du prince italien au début de la deuxième partie) en 1753.

L’abbé Prévost, prêtre défroqué et qui se serait même converti secrètement au protestantisme [**], fut un polygraphe impénitent dont on ne lit plus vraiment les œuvres complètes, sauf ce bref roman de Manon Lescaut (inspiré de Robert Challe et de Penelope Aubin) maintes fois commenté et adapté.

Personnellement, j’ai toujours été à la peine avec ce livre, la vénalité de Manon et la faiblesse continuelle de Des Grieux m’exaspérant au plus haut point…

Pourtant, dans son « Avis » liminaire, l’auteur des Mémoires d’un homme de qualité nous avait prévenus que, « dans la conduite de M. Des Grieux », le public pourrait y voir « un exemple terrible de la force des passions », le personnage demandant par ailleurs à son père de lui « pardonner cette faiblesse aux deux violentes passions qui m’avaient agité, la vengeance et l’amour ».

Si, à mon avis, Manon Lescaut n’est pas un Roméo et Juliette, sauf par l’extrême jeunesse des deux protagonistes, il s’agit néanmoins d’un récit d’une formidable habileté dans la forme de narration (très vite la retranscription du témoignage oral de Des Grieux) et très instructif sur la société de la fin du XVIIe siècle français (la fin du règne de Louis XIV).

En effet, Des Grieux et Manon, devenus des parias en cherchant à échapper aux diverses tutelles (son père pour Des Grieux, le couvent pour Manon), luttent pour trouver leur indépendance financière : lui, en fréquentant les maisons de jeu et en s’affiliant à une ligue de tricheurs (on pense au Barry Lyndon de Thackeray et Kubrick), elle en se prostituant ou en arnaquant de riches propriétaires.

Tous deux connaissent alors la répression : lui les prisons Saint-Lazare puis du Châtelet, elle, à deux reprises, l’Hôpital-Général (la Salpêtrière), avant la déportation en Louisiane où Des Grieux la suit.

« C’est au Nouvel Orléans qu’il faut venir, disais-je souvent à Manon, quand on veut goûter les vraies douceurs de l’amour. C’est ici qu’on s’aime sans intérêt, sans jalousie, sans inconstance. Nos compatriotes y viennent chercher de l’or ; ils ne s’imaginent pas que nous y avons trouvé des trésors bien plus estimables », finit-il par reconnaître.

Mais, au moment où ils pensent toucher le bonheur, la destinée s’acharne à y faire obstacle et à provoquer à nouveau le drame…

Ainsi Manon Lescaut peut être lu comme le combat amoureux d’un couple en lutte contre la société et à la recherche d’une introuvable harmonie humaine.

 

Michel Sender.

 

[*] Manon Lescaut (Texte conforme à l’édition de 1753) de l’Abbé Prévost, présentation et annotations de Véronique Brémond Bortoli, collection « biblio lycée », Hachette Éducation, Paris, 2012 ; 288 pages (impression de décembre 2014).

"Manon Lescaut" de l'abbé Prévost

[**] D’après Claire-Éliane Engel dans Le Véritable Abbé Prévost (éditions du Rocher, Monaco, 1958). Claire-Éliane Engel soutenait également la thèse d’une première édition de Manon Lescaut datant seulement de 1733, hypothèse non retenue par les autres biographes.

"Manon Lescaut" de l'abbé Prévost

Sur l’abbé Prévost, j’ai également consulté la biographie d’André Billy, L’Abbé Prévost — Un singulier bénédictin auteur de « Manon Lescaut » (éditions Flammarion, Paris, 1969 ; 320 pages, relié-cartonné toilé).

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