"L'Année terrible" de Victor Hugo

Publié le par Michel Sender

"L'Année terrible" de Victor Hugo

AUX RÊVEURS DE MONARCHIE

 

Je suis en république, et pour roi j'ai moi-même.

Sachez qu'on ne met point aux voix ce droit suprême ;

Écoutez bien, messieurs, et tenez pour certain

Qu'on n'escamote pas la France un beau matin.

Nous, enfants de Paris, cousins des Grecs d'Athènes,

Nous raillons et frappons. Nous avons dans les veines

Non du sang de fellahs ni du sang d'esclavons,

Mais un bon sang gaulois et français. Nous avons

Pour pères les grognards et les Francs pour ancêtres :

Retenez bien ceci que nous sommes les maîtres.

La Liberté jamais en vain ne nous parla.

Souvenez-vous aussi que nos mains que voilà,

Ayant brisé des rois, peuvent briser des cuistres.

Bien. Faites-vous préfets, ambassadeurs, ministres,

Et dites-vous les uns aux autres grand merci.

O faquins, gorgez-vous. N'ayez d'autre souci,

Dans ces royaux logis dont vous faites vos antres,

Que d'aplatir vos cœurs et d'arrondir vos ventres ;

Emplissez-vous d'orgueil, de vanité, d'argent,

Bien. Allez. Nous aurons un mépris indulgent,

Nous nous détournerons et nous laisserons faire ;

L'homme ne peut hâter l'heure que Dieu diffère.

Soit. Mais n'attentez pas au droit du peuple entier.

Le droit au fond des cœurs, libre, indomptable, altier,

Vit, guette tous vos pas, vous juge, vous défie,

Et vous attend. J'affirme et je vous certifie

Que vous seriez hardis d'y toucher seulement

Rien que pour essayer et pour voir un moment !

 

Rois, larrons ! vous avez des poches assez grandes

Pour y mettre tout l'or du pays, les offrandes

Des pauvres, le budget, tous nos millions, mais

Pour y mettre nos droits et notre honneur, jamais !

Jamais vous n'y mettrez la grande République.

D'un côté tout un peuple ; et de l'autre une clique !

Qu'est votre droit divin devant le droit humain ?

Nous votons aujourd'hui, nous voterons demain.

Le souverain, c'est nous ; nous voulons, tous ensemble,

Régner comme il nous plaît, choisir qui bon nous semble.

Nommer qui nous convient dans notre bulletin.

Gare à qui met la griffe aux boîtes du scrutin !

Gare à ceux d'entre vous qui fausseraient le vote !

Nous leur ferions danser une telle gavotte,

Avec des violons si bien faits tout exprès,

Qu'ils en seraient encor pâles dix ans après !

 

VICTOR HUGO

 

L’Année terrible (« Février » [1871], II) de Victor Hugo, Michel Lévy Frères Éditeurs, Paris, avril 1872 ; 336 pages (BnF Gallica).

Publié dans Littérature

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