"Les Beaux Messieurs de Bois-Doré" de George Sand

Publié le par Michel Sender

"Les Beaux Messieurs de Bois-Doré" de George Sand

« Parmi les nombreux protégés du favori Concini, don Antonio d’Alvimar, Espagnol d’origine italienne, qui signait Sciarra d’Alvimar, fut un des moins remarqués, et cependant un des plus remarquables par son esprit, son instruction et la distinction de ses manières. C’était un fort joli cavalier, dont la figure n’annonçait pas plus de vingt ans, bien qu’à cette époque il en déclarât trente. Petit plutôt que grand, robuste sans le paraître, adroit à tous les exercices, il devait intéresser les femmes par l’éclat de ses yeux vifs et pénétrants et par l’agrément de sa conversation, aussi légère et aussi charmante avec les belles dames qu’elle était nourrie et substantielle avec les hommes sérieux. Il parlait presque sans accent les principales langues de l’Europe, et n’était pas moins versé dans les langues anciennes.

Malgré toutes ces apparences de mérite, Sciarra d’Alvimar ne noua, dans les nombreuses intrigues de la cour de la régente, aucune intrigue personnelle ; du moins, celles qu’il put rêver n’aboutirent pas. Il a avoué depuis, en intime confidence, qu’il eût voulu plaire à Marie de Médicis ni plus ni moins, et remplacer, dans les bonnes grâces de cette reine, son propre maître et protecteur, le maréchal d’Ancre. » [*]

 

Après ma lecture des Maîtres Sonneurs (voir ce blog le 16 septembre 2021), j’avais commencé celle des Beaux Messieurs de Bois-Doré de George Sand dans une version Presses-Pocket de 1977. Mais, en consultant des éditions disponibles sur Gallica, Google Books ou Internet Archive [**],  je me suis vite rendu compte qu’elle était largement « caviardée » dès les deux premiers paragraphes [***].

Comme je n’aime pas lire sur écran ni des textes incomplets, j’ai attendu de récupérer (on m’avait dit qu’elle était épuisée mais j’ai pu la commander chez Decitre) la réédition papier intégrale du roman en « Libretto » chez Phébus pour reprendre le livre sereinement.

Car Les Beaux Messieurs de Bois-Doré, un roman d’atmosphère se déroulant historiquement au siècle de Louis XIII et écrit dans une très belle langue, mérite (comme Le Capitaine Fracasse de Théophile Gautier, voir ce blog le 13 novembre 2021) d’être lu dans son intégralité.

Certes, George Sand, auteure célèbre vivant exclusivement de sa plume, composait, pendant des nuits entières, roman sur roman, le plus souvent, depuis sa rencontre avec Alexandre Manceau, à Gargilesse, dans une petite maison, la Villa Algira [****], mais, digne d’Alexandre Dumas, elle savait tisser une intrigue passionnante et redonner vie à tout un monde.

Ainsi du marquis Sylvain de Bois-Doré, homme solitaire dans son château de Briantes et luttant pour se préserver de l’âge, amoureux de Lauriane de Beuvre, jeune veuve mais trop jeune pour lui, qu’il destinera en secret à son petit-fils Mario, en fait le fils d’un frère disparu dont il va faire son filleul. Le vieil homme et son protégé deviennent les beaux messieurs de Bois-Doré pour les habitants du village.

Dans ce Berry du XVIIe siècle (le roman débute en 1621 et se termine en 1629), Sylvain de Bois-Doré est un ancien protestant fidèle à Henri IV et converti comme lui au catholicisme, tandis que Lauriane de Beuvre et son père restent attachés à la religion réformée.

De cette situation, George Sand plaide pour une tolérance religieuse peu conforme avec l’époque décrite et qui met en avant un Sciarra d’Alvimar intransigeant et violent responsable du drame d’origine.

Par ailleurs, Sylvain de Bois-Doré héberge chez lui un érudit italien proche des idées de Giordano Bruno et pourchassé dans son pays ; il donne également asile à une « égyptienne » nomade protectrice et mère de substitution du jeune Mario. Il abrite également, au sein de son personnel, une servante, Bellinde, qui va tout faire pour lui nuire.

L’entourage politique, notamment la présence d’un prince de Condé en disgrâce mais installé à Bourges, n’arrange rien.

De fil en aiguille, les beaux messieurs de Bois-Doré, assaillis et mis en danger de toutes parts, vont combattre obstinément (le siège du château puis ensuite l’occupation d’une auberge par des brigands sont des morceaux d’anthologie) pour sauver leur liberté et rester chevaleresques…

Avec Les Beaux Messieurs de Bois-Doré, George Sand, après la réussite manifeste de ses « romans champêtres » et l’extraordinaire défi d’Histoire de ma vie, nous montre une capacité remarquable à décrire des scènes d’action et à restituer un langage populaire. Admirable.

 

Michel Sender.

 

[*] Les Beaux Messieurs de Bois-Doré (1858) de George Sand, collection « Libretto », préface de Daniel Arsand, éditions Phébus, Paris, mars 2017 ; 576 pages, 13,80 €.

[**] Les Beaux Messieurs de Bois-Doré parut en feuilleton dans La Presse du 1er octobre 1857 au 16 février 1858, puis chez Alexandre Cadot en mars 1858, en cinq volumes. Il fut ensuite réédité à de nombreuses reprises, en deux tomes, chez Michel Lévy.

"Les Beaux Messieurs de Bois-Doré" de George Sand

[***] Dès le premier paragraphe la phrase : « Petit plutôt que grand, robuste sans le paraître, adroit à tous les exercices, il devait intéresser les femmes par l’éclat de ses yeux vifs et pénétrants et par l’agrément de sa conversation, aussi légère et aussi charmante avec les belles dames qu’elle était nourrie et substantielle avec les hommes sérieux » disparaît totalement ; au deuxième paragraphe, après « aucune intrigue personnelle », le morceau : « du moins, celles qu’il put rêver n’aboutirent pas », est supprimé… dans Les Beaux Messieurs de Bois-Doré de George Sand, éditions Presses-Pocket, Paris, 1977 (480 pages, XII-76). La diffusion des cinq épisodes d’un feuilleton télévisé inspiré du livre commença en France fin 1976 (programmes de Noël) sur Antenne 2.

"Les Beaux Messieurs de Bois-Doré" de George Sand

[****] Sur Alexandre Manceau, lire Le Dernier Amour de George Sand d’Évelyne Bloch-Dano, éditions Grasset, 2010 (voir ce blog le 27 octobre 2010). A été réédité au Livre de Poche.

Publié dans Littérature

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