"Quatrevingt-treize" de Victor Hugo

Publié le par Michel Sender

"Quatrevingt-treize" de Victor Hugo

« Dans les derniers jours de mai 1793, un des bataillons parisiens amenés en Bretagne par Santerre fouillait le redoutable bois de la Saudraie en Astillé. On n’était pas plus de trois cents, car le bataillon était décimé par cette rude guerre. C’était l’époque où, après l’Argonne, Jemmapes et Valmy, du premier bataillon de Paris, qui était de six cents volontaires, il restait vingt-sept hommes, du deuxième trente-trois, et du troisième cinquante-sept. Temps des luttes épiques.

Les bataillons envoyés de Paris en Vendée comptaient neuf cent douze hommes. Chaque bataillon avait trois pièces de canon. Ils avaient été rapidement mis sur pied. Le 25 avril, Gohier étant ministre de la justice et Bouchotte étant ministre de la guerre, la section du Bon-Conseil avait proposé d’envoyer des bataillons de volontaires en Vendée ; le membre de la commune Lubin avait fait le rapport ; le 1er mai, Santerre était prêt à faire partir douze mille soldats, trente pièces de campagne et un bataillon de canonniers. Ces bataillons, faits si vite, furent si bien faits, qu’ils servent aujourd’hui de modèles ; c’est d’après leur mode de composition qu’on forme les compagnies de ligne ; ils ont changé l’ancienne proportion entre le nombre des soldats et le nombre des sous-officiers.

Le 28 avril, la commune de Paris avait donné aux volontaires de Santerre cette consigne : Point de grâce, point de quartier. À la fin de mai, sur les douze mille partis de Paris, huit mille étaient morts. » [*]

 

Le 18 mars 1871, jour du déclenchement de la Commune, Victor Hugo, rentré à Paris, enterre son fils Charles, journaliste au Rappel, puis part à Bruxelles.

Il a été brièvement député, du 8 février au 8 mars 1871, de l’Assemblée qui siégeait à Bordeaux mais en a démissionné en protestation contre l’éviction de Garibaldi.

Il connaîtra et suivra les événements de la Commune depuis la Belgique d’où il sera expulsé le 30 mai pour avoir revendiqué l’asile des communards.

En effet, sans avoir été totalement en accord avec les insurgés, Hugo se battra inlassablement pour leur amnistie, ce qui d’ailleurs empêchera sa réélection comme député en 1872 (il ne deviendra sénateur qu’en 1876).

Assez dégoûté de la vie politique française, il publiera L’Année terrible chez Michel Lévy en 1872 et, rentré à Guernesey, écrira Quatrevingt-treize (la reprise d’un ancien projet) du 16 décembre 1872 au 9 juin 1873 (nous en connaissons les dates précises grâce à ses notes de Choses vues [**]).

Quatrevingt-treize, publié en 1874 chez Michel Lévy, est ainsi le dernier roman de Victor Hugo et une œuvre marquante. On y retrouve bien sûr un certain nombre (les énumérations érudites sur plein de sujets, le goût des phrases péremptoires ou profondes) des tics de Victor Hugo romancier, mais surtout, toujours, un souffle poétique et social inénarrable.

Quatrevingt-treize, qui nous parle de la révolte vendéenne et des luttes intestines à Paris des Conventionnels de 1793, réunit tous ces éléments et permet à l’auteur de continuellement plaider pour une République authentique, mais ouverte et privée des armes de la répression et de la mort.

Comme chaque fois, il enrobe ses convictions et sa volonté de démonstration dans des personnages symboliques prêts à nous faire réagir ou vibrer.

En Bretagne, fin mai 1793, un bataillon républicain recueille et adopte une jeune femme, la Flécharde et ses trois enfants perdus dans les bois. Dans le même temps, une personnalité noble, le marquis de Lantenac, venu d’Angleterre, débarque près du Mont Saint-Michel ; nous savons, par son attitude sur la corvette Claymore, qu’il s’agit d’un homme dur et inflexible. Nous apprenons également qu’en face les troupes républicaines locales sont menées par un de ses proches, son petit-neveu Gauvain.

À Paris, la Convention souhaite une riposte énergique et ferme en Vendée et, pour cela, elle choisit Cimourdain, un ancien prêtre et le précepteur de Gauvain autrefois engagé par Lantenac, un révolutionnaire doctrinaire et sectaire. Victor Hugo en profite, dans un supposé repas au Cabaret de la rue du Paon qui réunit Danton, Robespierre et Marat, puis dans un passage de ce dernier à la Convention, pour nous brosser un panorama dantesque de la Révolution. (Le dîner Danton-Robespierre du Danton d’Andrzej Wajda fait penser à celui de Quatrevingt-treize.)

En Vendée, Gauvain et Cimourdain vont affronter Lantenac qui, calculateur, s’est retranché dans une vieille tour, la Tourgue, où il tient en otage, dans la bibliothèque, les trois enfants de la Flécharde. Cela nous vaut des scènes sublimes sur ces petits enfants livrés à eux-mêmes et qui, par jeu, détruisent consciencieusement un incunable consacré à saint Barthélemy (« Le massacre de Saint-Barthélemy »).

Ce siège puis l’assaut de la Tourgue, bataille meurtrière puis incendie destructeur, révèlent cependant un geste héroïque et désintéressé de Lantenac qui va bouleverser Gauvain et le séparer définitivement de l’intransigeance de Cimourdain…

Dans Quatrevingt-treize l’ombre de la guillotine plane sans cesse, Hugo oppose féodalité et révolution et, pour cela, utilise, en plus des personnages principaux évocateurs de dilemmes cornéliens, des rôles secondaires très significatifs du peuple : Halmalo, le marin ; Tellmarch « le Caimand », un mendiant humaniste ; « l’Imanus », royaliste illuminé ; ou Radoub, soldat républicain de bon sens.

Comme dans tous ses romans, des forces vives se combattent et s’expriment mais, comme dans Les Misérables, ce sont les individualités souffrantes qui, par leur dévouement et leur bravoure, emportent la mise.

Il n’y a pas à faire, encore et toujours, Victor Hugo nous entraîne invariablement dans son épique grandiloquence et confirme son universelle empreinte sur les âmes et les songes, à commencer par nous.

 

Michel Sender.

 

[*] Quatrevingt-treize (1874) de Victor Hugo, « Illustrations de l’édition Hetzel & Quantin » [initialement de l’édition Eugène Hugues de 1876, disponible sur Gallica], « Bibliothèque Lattès », éditions Jean-Claude Lattès, Paris, septembre 1988 ; 544 pages, 30 F (relié-cartonné, imprimé en Chine).

"Quatrevingt-treize" de Victor Hugo

J’ai également consulté l’édition préfacée par Jacques Body chez Garnier-Flammarion (1965) et le volume illustré par Jean Retailleau dans la collection « Super » des éditions G. P. (1966).

"Quatrevingt-treize" de Victor Hugo

[**] Voir l’édition d’Hubert Juin (collection « Quarto », Gallimard, janvier 2002).

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