"Gogol" d'Henri Troyat

Publié le par Michel Sender

"Gogol" d'Henri Troyat

« Quand Marie Ivanovna Gogol-Ianovsky constata qu’elle était de nouveau enceinte, une crainte prémonitoire assombrit sa joie. Après deux couches malheureuses, qui avaient failli lui coûter la vie, n’allait-elle pas mettre au monde, pour la troisième fois, un enfant mort-né ? Aussi inquiet qu’elle, Vassili Afanassiévitch, l’entourait d’une adoration tremblante. Pour conjurer le mauvais sort, ils décidèrent que, s’il leur naissait un fils, ils l’appelleraient Nicolas, en hommage à l’icône miraculeuse de saint Nicolas, vénérée dans le village voisin de Dikanka. Le prêtre de Dikanka fut invité à prier chaque jour pour une issue heureuse. L’icône reçut une forêt de cierges propitiatoires. Et, dès le déclin de ce brûlant été de l’année 1808, l’attente commença pour les deux époux, interminable, torturante, avec son train de projets et d’oraisons. » [*]

 

En cette période douloureuse où l’armée russe envahit l’Ukraine, amoureux de littérature russe, j’ai plaisir à replonger dans les œuvres de Nicolas Gogol, écrivain natif de Sorotchintsy, près du domaine (où habitaient ses parents) de Vassilievska, proche de Poltava et Mirgorod, « au cœur de l’Ukraine », nous dit Henri Troyat.

Nicolas fit d’ailleurs ses études à Poltava puis à Niéjine, avant de partir, à dix-neuf ans, pour Saint-Pétersbourg trouver un emploi dans l’administration. Mais, pour ses amis russes, il fut longtemps « le Khokhol » (appellation familière pour « Ukrainien »), avant de devenir, en raison de ses nombreux séjours dans ce pays, « l’Italien ».

Hormis son œuvre poétique, Hans Küchelgarten (Ганц Кюхельгартен), publiée à compte d’auteur en 1829 mais dont il brûla les exemplaires par dépit des mauvaises critiques, ses premières parutions furent les deux volumes, en 1831 et 1832, des Veillées du hameau près de Dikanka (Вечера на хуторе близ Диканьки), sous le pseudonyme de Panko le Rouge (ou « le Rouquin »), apiculteur, évocations du folklore et des traditions de son pays natal, qu’il poursuivit en 1835 dans son recueil Mirgorod (Миргород) comprenant notamment le récit historique Tarass Boulba (Тарас Бульба), traduit en français, dès 1845, par Louis Viardot, supervisé par Ivan Tourgueniev.

À Saint-Pétersbourg, Gogol avait pu rencontrer Alexandre Pouchkine, dont il était un grand admirateur et qui lui fournit plusieurs sujets d’écriture (on cite Le Révizor ou Les Âmes mortes) mais dont il apprit la mort tragique lors d’un de ses voyages à l’étranger.

Cependant, l’influence forte de Pouchkine sur lui n’empêcha pas Gogol de développer, notamment dans ses Nouvelles pétersbourgeoises (La Perspective Nievski, Невский Проспект ; Le Portrait, Портрет ; Le Journal d’un fou, Записки сумасшедшего ; Le Nez, Нос ; Le Manteau, Шинель), un ton très personnel, réaliste et drôle, décalé.

Il cultiva une vision satirique de la société, ainsi que de la vie en province, qui déboucha sur sa pièce de théâtre Le Révizor (Ревизор), créée en 1836 à Saint-Pétersbourg et Moscou, puis dans son œuvre majeure, Les Âmes mortes (Мёртвые души), roman paru en 1842.

Depuis longtemps, le travail sur Les Âmes mortes minait Gogol — par ailleurs une personne secrète et maladive, tourmentée, continuellement insatisfaite, égoïste — de l’intérieur, qui devint extrêmement conservateur et mystique, et qui, quelques jours avant sa mort (en 1852), détruisit (comme il l’avait fait pour les exemplaires de Hans Küchelgarten) tout le manuscrit de la suite des Âmes mortes

Relire la biographie de Gogol due à Henri Troyat nous replonge avec plaisir dans toute une époque, d’autant que de multiples correspondances, témoignages ou mémoires le permettent. On en saisit également quelques aspects méconnus de sa personnalité : la manière admirable dont il assista son jeune ami Joseph Vielgorsky agonisant à Rome ; en revanche la façon incongrue dont il demanda en mariage une des sœurs de la même famille, Anne Vielgorsky ; enfin l’attachement très fort (sachant qu’on ne lui prête aucune liaison sexuelle) qu’il eut pour Alexandra Rosset, épouse du diplomate Nicolas Smirnov.

 

Michel Sender.

 

[*] Gogol d’Henri Troyat, éditions Flammarion, Paris, 1971 ; 624 pages (+ cahier photographique de 8 pages), relié toilé rouge (imprimerie Hérissey, mars 1971).

"Gogol" d'Henri Troyat

Sous le titre de Veillées de l’Ukraine, Halpérine-Kaminsky traduisit le premier tome des Veillées du Hameau en 1890 chez Marpon-Flammarion (disponible sur BnF Gallica). On trouve par ailleurs l’intégrale des Veillées du Hameau chez Ebooks libres et gratuits (traduction non signée, mais sans doute celle de Charles Tremel et Jean Chuzeville, préfacée par Modeste Hofmann aux éditions du Chêne en 1946).

"Gogol" d'Henri Troyat

Sur ce blog, le 18 mai 2010, voir « Le Nez et Le Manteau de Nicolas Gogol » (collection « Folioplus classiques », avril 2010). Autrement, Nouvelles ukrainiennes et Nouvelles pétersbourgeoises sont regroupées dans les Nouvelles complètes de Gogol en « Quarto »-Gallimard.

Publié dans Littérature

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