"L'Histoire de mon pigeonnier" d'Isaac Babel

Publié le par Michel Sender

Édition russe pour les enfants

Édition russe pour les enfants

« Dans mon enfance je voulais beaucoup posséder un pigeonnier. Jamais de ma vie je n’eus de désir plus fort. J’avais neuf ans quand mon père promit de me donner de l’argent pour acheter des planches et trois paires de pigeons. On était en mil neuf cent quatre. Je me préparais aux examens d’admission à la petite classe du lycée de Nikolaïev. Mes parents habitaient la ville de Nikolaïev, du gouvernement de Kherson. Ce gouvernement n’existe plus ; notre ville a été rattachée à la région d’Odessa. » [*]

 

On parle beaucoup, en ce moment, à cause de la guerre qui a éclaté, des villes du sud de l’Ukraine (Nikolaïev s’appelle aujourd’hui en ukrainien Mykolaïv) citées dans ce début de L’Histoire de mon pigeonnier d’Isaac Babel, surtout connu pour ses récits de Cavalerie rouge.

Isaac Babel (1894-1940) était natif d’Odessa (la ville de la révolte en 1905 du Cuirassé Potemkine immortalisée par Sergueï Eisenstein, ami d’Isaac Babel, dans son film célèbre), au bord de la Mer noire, mais sa famille — son père, fils de rabbin, était commerçant — avait déménagé à Nikolaïev où se déroule Histoire de mon pigeonnier, nouvelle très autobiographique et extrêmement émouvante.

N’ayant plus l’édition française des Contes d’Odessa où elle figurait, ni encore acquis la nouvelle traduction des Œuvres d’Isaac Babel par Sophie Benech au Bruit du Temps, pour la relire en ces temps troublés j’ai utilisé la traduction de Vladimir Pozner, remontant à son Anthologie de la prose russe contemporaine de 1929 et reprise dans une autre anthologie des années 1960.

Dédié à Maxime Gorki, qu’Isaac Babel affectionnait et qui publia ses premiers textes, Histoire de mon pigeonnier, qui évoque d’abord la scolarité de l’auteur et son acharnement à lutter pour obtenir son passage en première au lycée (le pot-de-vin d’un commerçant avait retardé d’un an son admission au guimnazia), nous parle avant tout du dimanche 20 octobre 1905 où un pogrom fut déclenché à Nikolaïev, quelques jours avant celui d’Odessa, conséquences de la révolution de 1905 [**].

Or, ce jour-là, le garçon a construit son pigeonnier. Il se rend au marché pour acheter ses pigeons quand, chez l’oiseleur, un homme en bottes de feutre s’exclame : « En ville les gentilshommes de Jérusalem reçoivent leur constitution. Rue Rybnaïa on a tué le grand-père Babel… »

Puis, rentrant chez lui avec ses pigeons dans un sac, il est agressé dans la rue par un infirme en fauteuil qui le fait tomber en le frappant avec une de ses colombes dans la main : « Je restai couché sur le sol, et les entrailles de l’oiseau écrasé coulaient sur ma tempe, écrit Babel. Elles dégoulinaient le long de ma joue en se tordant et en m’aveuglant d’éclaboussures. »

Arrivé à la maison, c’est le gardien Kouzma qui s’occupe de la dépouille de son grand-oncle Choïl, couché dans la sciure : « Deux poissons avaient été enfoncés dans le cadavre, l’un dans la braguette, l’autre dans la bouche… », relève encore le narrateur. (Rue Rybnaïa signifie « rue des Poissons ».)

Dans Histoire de mon pigeonnier, Isaac Babel s’est rajeuni d’un an (l’enfant victime de ce drame n’a que dix ans) et a reconstruit les événements (il n’avait pas de grand-oncle Choïl), mais ce qui domine, c’est le sentiment d’une rupture dans une existence qui commence tout juste à envisager un avenir, dans un contexte de bouleversement social bien réel.

 

Michel Sender.

 

[*] L’Histoire de mon pigeonnier (История моей голубятни, 1925) d’Isaac Babel, traduit du russe par Vladimir Pozner [éditions Hazan, 1929], dans : Les 20 Meilleures Nouvelles russes, choix et préface par Alain Bosquet [éditions Seghers, 1960], Bibliothèque Marabout, Verviers (Belgique), [1964] ; 544 pages.

"L'Histoire de mon pigeonnier" d'Isaac Babel

Sur Isaac Babel, il faut lire Isaac Babel — L’écrivain condamné par Staline d’Adrien Le Bihan (éditions Perrin, Paris, septembre 2015 ; 352 pages, 22 €).

"L'Histoire de mon pigeonnier" d'Isaac Babel

[**] « Durant la sombre bacchanale d'octobre, devant laquelle les horreurs de la Saint-Barthélemy ne semblent qu'un innocent effet théâtral, il y eut, dans cent villes, de trois à quatre mille personnes massacrées et dix mille mutilées. Les dégâts matériels, estimés à des dizaines, si ce n'est à des centaines de millions de roubles, surpassent de beaucoup les dommages subis par les propriétaires pendant les troubles agraires... C'est ainsi que l'ancien régime se vengeait d'avoir été humilié ! » écrivit Léon Trotsky dans 1905, citant en note : « En de nombreux cas, les policiers dirigeaient la foule des voyous sur les maisons, les appartements et les boutiques des juifs, pour y procéder au pillage et à la dévastation ; ils fournissaient aux malfaiteurs des gourdins, des branches d'arbres, ils participaient eux-mêmes au saccage, au pillage et aux assassinats et guidaient la foule dans tous ses actes. (Rapport du sénateur Kouzminsky à Sa Majesté, sur le pogrom d’Odessa.) » (Traduction de Maurice Parijanine.)

Publié dans Littérature

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