"Michael Kohlhaas" d'Heinrich von Kleist

Publié le par Michel Sender

"Michael Kohlhaas" d'Heinrich von Kleist

« Sur les bords de la Havel 1, vers le milieu du XVIe siècle, vivait un marchand de chevaux du nom de Michael Kohlhaas, fils d’un maître d’école. Cet homme extraordinaire, l’un des plus justes de son temps — l’un des plus effroyables aussi — aurait pu passer, jusqu’à ses trente ans, pour le modèle du bon citoyen. Il était propriétaire d’une métairie, dans un village dont le nom reste encore le sien. Il y vivait paisiblement de son métier. Aux enfants que lui donna sa femme il enseigna, dans la crainte de Dieu, le labeur et la probité. Nul entre ses voisins qui n’eût à se louer de sa droiture ou de sa charité. En un mot, force eût été au monde d’honorer sa mémoire, s’il n’avait passé les bornes d’une vertu : le sentiment de la justice en fit un brigand et un meurtrier. » [*]

  1. Affluent de l’Elbe. Il traverse le Brandebourg. (N. D. T.)

 

Heinrich von Kleist (1777-1811), romantique allemand, a marqué son époque par sa mort volontaire, en compagnie d’une femme, Henriette Vogel (1780-1811), le 21 novembre 1811, près du lac de Wannsee.

Tous deux étaient jeunes (la trentaine) ; elle souffrait d’un cancer avancé, lui n’espérait plus rien : leur double suicide a bouleversé le monde entier et entouré l’œuvre d’Heinrich von Kleist d’un halo de drame existentiel.

L’imagerie populaire en retient les photos de Gérard Philippe dans la pièce Le Prince de Hombourg représentée au festival d’Avignon en 1951, mise en scène par Jean Vilar.

Plus récemment, on se souvient du film d’Éric Rohmer, Die Marquise von O… (La Marquise d’O…), réalisé en 1976 d’après une de ses nouvelles ou de sa Penthésilée montée à la Comédie-Française en 2008.

Mais son récit le plus célèbre reste sans doute, « d’après une ancienne chronique », celui de Michael Kohlhaas, marchand de chevaux qui se révolte devant l’injustice.

C’est l’attitude méprisante et arbitraire d’un noble, le baron von Tronka, qui lui refuse — sans aucune justification — le passage, puis retient chez lui deux de ses chevaux, qui déclenche la colère de Michael Kohlhaas. Quand, ayant eu confirmation de la rouerie du baron, il revient chercher ses bêtes, il constate qu’elles ont été maltraitées et utilisées pour les travaux des champs, et apprend ensuite que le valet qu’il avait laissé sur place a été roué de coups et a dû fuir.

Il dépose des plaintes auprès des autorités mais, chaque fois, il découvre qu’elles sont enterrées et non prises en compte du fait des influences politiques et familiales du baron von Tronka. Et, quand sa propre femme se propose de partir en ambassade pour faciliter une médiation de réparation, c’est elle qui est gravement blessée et, rentrée chez elle, en meurt !

Michael Kohlhaas, alors, vend tous ses biens et, avec l’aide de ses employés et de ses amis, il entreprend une lutte armée impitoyable, attaque les biens et les villages du baron, brûlant et détruisant tout sur son passage tant qu’il n’obtient pas la peau de celui qui l’a outragé et a provoqué la mort de sa femme…

Le livre, très dense et dans sa version originale ne comportant aucun chapitre [**], laisse apparaître un découpage implicite en deux parties : une première jusqu’au bout de l’insurrection armée de Michael Kohlhaas ; une seconde quand il obtient, d’un côté, justice, tandis qu’il est condamné à mort pour ses exactions violentes.

Cette séparation correspond sans doute au fait qu’Heinrich von Kleist en avait publié le commencement dans sa revue Phöbus en 1808 puis rédigé une version plus longue pour ses Erzählungen parus en 1810. L’on en ressent une rupture de ton qui donne un résultat un peu déséquilibré à l’ensemble.

Cependant, Michael Kohlhaas, longue nouvelle évoquant le temps de la Réforme (Martin Luther intervient à deux reprises comme intermédiaire) et les conflits sociaux de cette époque, demeure la remarquable relation de la résistance valeureuse et intransigeante d’un homme seul face à l’adversité.

 

Michel Sender.

 

[*] Michael Kohlhaas (Michael Kohlhaas — Aus einer alten Chronik, 1810) d’Heinrich von Kleist, traduit de l’allemand par Laurence Lentin [Les Éditeurs Français Réunis, 1950], illustrations de Charles Wœhrel, collection « L’ami de poche », éditions Casterman, Tournai (Belgique), janvier 1981 ; 192 pages. (La traduction française des EFR, reprise chez Casterman, est découpée en quinze chapitres.)

"Michael Kohlhaas" d'Heinrich von Kleist

[**] J’ai consulté l’édition allemande Reclam « Universal-Bibliothek » comportant une postface de Bruno Markwardt (Carl Hanser Verlag, München, 1965 ; Reclam, Stuttgart, 1976).

"Michael Kohlhaas" d'Heinrich von Kleist

Dans le même esprit, j’aime beaucoup La Guerre des pauvres d’Éric Vuillard, consacré à la révolte de Thomas Müntzer et paru en pleine période des Gilets Jaunes (collection « Un endroit où aller », éditions Actes Sud, janvier 2019 ; 80 pages, 8,50 €).

Publié dans Littérature

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