"La Mésaventure espagnole" de Lucien Bodard

Publié le par Michel Sender

"La Mésaventure espagnole" de Lucien Bodard

« Les difficultés commencèrent quand j’eus décidé de passer à l’action. Je m’aperçus vite que ce ne serait pas facile de rejoindre les Forces Françaises Libres. Je m’agitais beaucoup dans le Paris secret pour ne recueillir que des renseignements décevants. Des personnes bien intentionnées, vivant dans une atmosphère de conspiration sans risque, me confiaient confidentiellement des inepties ou inventaient des romans. D’autres levaient les bras au ciel en me disant que j’arrivais trop tard ; ah ! si seulement j’étais venu les voir quelques mois auparavant ! » [*]

 

Signé Lucien Greffier, du nom de sa mère, Anne-Marie Greffier, le premier livre de Lucien Bodard, La Mésaventure espagnole, se présente comme un « récit » qui nous raconte les difficultés de l’auteur pour rejoindre, fin 1942, les troupes françaises libres.

Rentré en France pendant la « drôle de guerre » (né en 1914 en Chine, Lucien Bodard était le fils d’un diplomate) et ne supportant pas l’occupation de la France, il cherche à tout prix à rejoindre l’Angleterre.

Dans cette quête, il ne tombe que sur des propositions fantaisistes ou des réseaux improbables quand, finalement, lui arrive une possibilité de sortie, en train par Bordeaux et Bayonne (en descendant en gare du Boucau) puis à pied pour pénétrer en Espagne.

Le parcours s’effectue avec un petit groupe hétérogène puis, sur place, avec des passeurs malhonnêtes qui les abandonnent juste avant la frontière. Livrés à eux-mêmes mais parvenus malgré tout de l’autre côté de la Bidassoa, ils sont arrêtés par la Guardia Civil et très vite transférés au camp de Miranda, près de Burgos.

Camp de concentration créé en 1937 par les Franquistes pour y emprisonner les Républicains espagnols, Miranda del Ebro, pendant la Seconde Guerre mondiale, devint un lieu d’enfermement et de transit pour les nombreux étrangers entrés clandestinement dans le pays : officiers sans armée, jeunes volontaires, réfugiés politiques… mais aussi malfrats et trafiquants.

Jamais découragé et toujours observateur, Lucien Bodard en décrit le fonctionnement interne, les hiérarchies secrètes et l’économie souterraine de marché noir et de trocs, ainsi que les conditions difficiles d’existence, avec notamment une « mirandite » (tourista locale) tenace due au rancho quotidien dégueulasse.

Finalement, aux alentours de juillet 1943, il parvient à quitter le camp, pour un transfert collectif de quelques jours à Madrid, puis un départ au Portugal, à Lisbonne et Setúbal, pour prendre un bateau direction Casablanca et l’Afrique du Nord, où il pourra s’engager.

Écrit tout de suite après le deuxième conflit mondial, La Mésaventure espagnole annonce le grand reporter que va devenir Lucien Bodard (notamment en Indochine dont il retraça l’histoire  de la guerre) avant de composer des romans lyriques et exubérants (Monsieur le Consul, Le Fils du Consul, La Vallée des Roses…) qui connurent un important succès.

Réalisée avant le prix Goncourt attribué en 1981 à Anne-Marie et qui augmenta encore sa notoriété, la réédition en 1979 de La Mésaventure espagnole, qu’il préfaça lui-même, permit à Lucien Bodard de faire le point sur sa création et de revendiquer ses thèmes familiers : « Toujours le tragique et le ridicule. Le désespoir dans la vie et pourtant l’espoir dans cette vie. »

 

Michel Sender.

 

[*] La Mésaventure espagnole [signé Lucien Greffier, éditions Jean Vigneau, 1946] de Lucien Bodard, préface de l’auteur [Nouvelles Éditions Oswald, 1979], Le Livre de Poche, Paris, 3e trimestre 1981 ; 288 pages.

"La Mésaventure espagnole" de Lucien Bodard

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