"Mystères de Lisbonne" de Camilo Castelo Branco

Publié le par Michel Sender

"Mystères de Lisbonne" de Camilo Castelo Branco

« J’étais un garçon de quatorze ans, et je ne savais pas qui j’étais.

Je vivais en compagnie d’un prêtre, d’une dame que l’on disait sa sœur et de vingt garçons, mes condisciples.

Parmi eux, certains, plus instruits des choses du monde, me demandaient parfois si j’étais le fils du prêtre. Je ne savais pas quoi répondre.

Bien que le prêtre semblât un homme fort vertueux, il n’aurait pas été extraordinaire que je fusse son fils.

Jamais je ne l’avais entendu psalmodier à la harpe des chants de contrition. Mais serait-il rigoureusement logique qu’il n’y eût de David sans harpe ?! Bien des fois j’éprouvai l’impertinente envie de lui dire : “Maître ! On me demande si vous êtes mon père. Dois-je répondre non pour qu’on me laisse en paix ?” Jamais, pourtant, je ne le fis, car je comprenais que savoir de qui j’étais l’enfant n’était pas de première nécessité dans ma vie. » [*]

 

Mystères de Lisbonne de Camilo Castelo Branco (1825-1890) parut en feuilleton dans O Nacional de Porto à partir de mars 1853 puis en trois volumes l’année suivante (Porto, typographia de J. J. G. Basto).

Son auteur, à l’époque orthographié Camillo Castello Branco et dont c’était un des premiers romans, s’inspirait directement de la vogue internationale des Mystères de Paris (1842-1843) d’Eugène Sue, suivis des Mystères de Londres (1844) de Paul Féval et de nombreux autres ouvrages.

On connut par exemple des Mystères de Lyon (Francis Linossier, 1852-1853), des Mystères de New York (titre de la traduction de Hot Corn, 1853, de Solon Robinson), des Mystères de Florence (Carlo Collodi, 1857)… jusqu’aux Mystères de Marseille d’Émile Zola en 1867.

Camilo Castelo Branco se réclame ouvertement des auteurs populaires de son temps (Cooper, Balzac, Sue, Féval, Dumas, Gautier) et compose un roman (plutôt « un journal de souffrances, véridique, authentique et justifié », nous dit-il) extrêmement dense, aux multiples rebondissements mais qui tourne, du début à la fin, autour de deux protagonistes essentiels : João, enfant sensible, et son « père » adoptif, un prêtre, le père Dinis, dont il cite souvent le Livre noir [**] dont la publication donnera une suite aux Mystères de Lisbonne.

João, fils d’Ângela de Lima, comtesse de Santa Bárbara par un mariage imposé, vit séparé de sa mère et de son père, disparu depuis sa naissance. Il a échappé lui-même à la mort grâce au père Dinis et à un employé (« Mange-Couteaux ») du marquis de Montezelos (le père d’Ângela) qui voulait tuer l’enfant et a vendu sa fille au comte de Santa Bárbara.

La plupart des personnages, par ailleurs, changent de nom au cours du récit. Ainsi, João, le narrateur de fait du livre, va devenir — en reprenant le nom de son père véritable — Pedro da Silva. On découvrira ensuite que le père Dinis, ayant rejoint les ordres après un drame sentimental, s’appelle en réalité Sebastião de Melo, avant d’avoir été duc de Cliton, en France.

Sa « sœur » Antόnia est en fait la fille d’Anacleta, une marchande de poissons ayant une liaison avec un ecclésiastique. Antόnia est entrée au couvent après la mort tragique de son mari et, avec le père Dinis, s’est chargée de l’enfant d’Ângela de Lima. Elle veillera ensuite sur Ângela de Lima, gravement malade, et sur sa propre mère, Anacleta, rentrant en pénitence…

« Mange-Couteaux », le sauveur de Pedro da Silva, ex-corsaire, ex-Leopoldo Saavedra ou Tobias Navarro, va réapparaître dans la société de Lisbonne comme Alberto de Magalhães et épouser Eugénia, ancienne servante et maîtresse du comte de Santa Bárbara. En France, il avait eu une liaison avec Elisa de Montfort, duchesse de Cliton, dont Pedro da Silva tombera amoureux et qui apprendra qu’elle est la fille du père Dinis !

Je passe sur bien des aléas de l’action ou retournements de situation, les Mystères de Lisbonne respectant à la lettre les lois du genre feuilletonesque : Raúl Ruiz, qui en a réalisé une adaptation cinématographique, parle du « jubilatoire fourmillement que provoque l’accumulation d’histoires disparates, tronquées, labyrinthiques et baroques ».

Mais l’important demeure, outre le « tourbillon de mensonges » que serait un roman classique, dans la façon particulière dont Camilo Castelo Branco ajuste les épisodes et les personnes, dans son style absolument tenu et expressif malgré la variété des points de vue, dans la tension psychologique des événements rapportés, dans sa faculté à leur garder une simplicité biblique.

 

Michel Sender.

 

[*] Mystères de Lisbonne (Mysterios de Lisboa, 1854) de Camilo Castelo Branco, préface de Raúl Ruiz, traduit du portugais par Carlos Saboda et Eva Bacelar, éditions Michel Lafon, Neuilly-sur-Seine, mars 2011 ; 608 pages, 22,95 €. (Réédité en 2018 en Michel Lafon Poche.)

"Mystères de Lisbonne" de Camilo Castelo Branco

[**] Livro Negro de Padre Diniz (1855), « romance em continuação aos Mysterios de Lisboa » : en français, Le Cahier noir de Camilo Castelo Branco, traduit du portugais par René Biberfeld, paru directement en Michel Lafon Poche, Neuilly-sur-Seine, mai 2019 (416 pages, 8,50 €).

Publié dans Littérature

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