"Au loin une voile" de Valentin Kataïev

Publié le par Michel Sender

"Au loin une voile" de Valentin Kataïev

« Vers cinq heures du matin, un coup de trompe retentit dans la cour.

Ce son strident se dissocia en une multitude de fibres sonores, traversa la plantation d’abricotiers, s’envola dans la steppe vers la mer, et longtemps encore son écho se répercuta tristement pour aller s’éteindre sur les falaises.

C’était le premier signal du départ de la diligence.

L’heure des adieux était arrivée.

Mais il n’y avait plus personne à qui dire adieu. Effrayés par les événements, les estivants avaient regagné la ville au milieu de l’été.

Il ne restait plus à la ferme qu’une famille de citadins, les Batcheï, le père, professeur à Odessa, et deux garçons. L’aîné, Pétia, allait sur ses neuf ans, Pavlik, le cadet, avait trois ans et demi. Ils quittaient la campagne ce jour-là.

C’était pour eux que sonnait la trompe, c’était pour eux qu’on faisait sortir des écuries les grands chevaux noirs. » [*]

 

L’évocation du cuirassé Potemkine (voir ce blog le 5 juin 2022) m’a incité à relire Au loin une voile de Valentin Kataïev — dont le titre reprend le premier vers du célèbre poème La Voile de Mikhaïl Lermontov (voir ce blog le 6 juin 2022) — qui se déroule en 1905-1906 à Odessa au bord de la mer Noire.

En vacances sur le littoral du Boudjak et de Bessarabie pendant l’été 1905, un des jeunes héros du livre, Pétia (diminutif de Piotr), pense avoir vu au loin le Potemkine : « Une seule fois, à travers une longue vue empruntée pour une minute à un autre garçon, il discerna une silhouette vert pâle à trois cheminées avec un petit pavillon rouge au bout du mât. »

Il faut dire que Valentin Kataïev (1897-1986), écrivain soviétique qui ne refusa pas le « réalisme socialiste », était né à Odessa et connut les événements de 1905 pendant son enfance, ce dont il se servit pour écrire, en 1936, Au loin une voile, et dont il témoigna :

« Au moment de la révolution russe de 1905, je n'étais qu'un garçon de huit ans, mais je me souviens clairement du cuirassé Potemkine, un drapeau rouge sur son mât, naviguant le long de la côte au-delà d'Odessa. J'ai été témoin des combats sur les barricades, j'ai vu des tramways renversés, des câbles tordus et déchirés, des révolvers, des fusils, des cadavres. » (« Quelques mots à propos de moi », préface à l’édition anglaise, A White Sail Gleams, éditions du Progrès, Moscou, 1954 — disponible sur Internet Archive.)

Au loin une voile, souvent classé dans la littérature enfantine et qui est censé constituer le premier volet d’une série, Les Flots de la mer Noire, comprenant également Pour le pouvoir des soviets (1949), Le Village de la steppe (1956) et Vent d’hiver (1960), se caractérise par une écriture extrêmement soignée (Valentin Kataïev fut très influencé par Ivan Bounine) qui dépasse de beaucoup le simple utilitarisme militant.

Le commencement du roman, qui fait penser au Tchekhov de La Steppe (« Dans le tintamarre du seau attaché à l’un de ses essieux, la diligence longea le verger, dépassa la tonnelle, les étables et la basse-cour » semble une allusion directe à l’ouverture du récit d’Anton Tchékhov qui, lui-même, se référait à Gogol), évoque un voyage en diligence jusqu’à Akkerman (Bilhorod-Dnistrovskyï), à l’embouchure du Dniestr, puis ensuite le trajet sur le vapeur (le Tourguéniev) réalisant la liaison maritime avec Odessa en longeant les villes côtières de Karolino-Bougaz ou Lüstdorf.

Toute cette partie est remarquable par les fines observations des mœurs de l’époque, par l’ambiance recréée — et l’histoire d’un ancien marin du Potemkine, revenu de Roumanie et poursuivi par la police, n’apparaît qu’anecdotique et secondaire, sinon pour aborder par la suite les mouvements sociaux de 1905, les profondes disparités sociales et la répression impitoyable du régime tsariste qui marquaient la période…

De toute façon Au loin une voile, qui débute et se termine par des citations du poème de Lermontov [**], distille obligeamment les métaphores marines et patriotiques, jusqu’aux chansons de matelots :

« Ne pleure pas, Maroussia,

Bientôt, tu seras mienne,

Je reviendrai, Maroussia,

Et on se mariera. »

 

Michel Sender.

 

[*] Au loin une voile (Белеет парус одинокой, 1936) de Valentin Kataïev, traduit du russe par Leonid Soboliev [première publication : Une voile blanche à l’horizon, La Guilde du Livre, Lausanne, 1949 ; sous le titre Au loin une voile, La Farandole, 1958], collection « Prélude », éditions La Farandole, Paris, 1977 ; 336 pages (imprimé en RDA).

[**] Voici, en complément de mon précédent envoi sur ce blog, la traduction complète du poème La Voile de Mikhaïl Lermontov par Leonid Soboliev :

« Une voile blanche et solitaire

À l’horizon vaporeux et bleu…

Que cherche-t-elle en pays lointain ?

Que laisse-t-elle au pays natal ?

 

Le flot se déchaîne et le vent souffle.

Le mât grince et fléchit sous ses coups,

Ce n’est pas le bonheur qu’elle cherche,

Ce n’est pas le bonheur qu’elle fuit !

 

Plus clair que l’azur, le flot la porte,

Sur elle le soleil resplendit.

Mais, insoumise, elle veut la tourmente,

Comme si la tourmente était le repos ! »

 

Par ailleurs, pour retrouver sur ce blog mes mentions de Tchekhov, Gogol ou d’autres, taper les noms ou les mots dans la rubrique « Recherche » du bord vertical droit de cet écran.

Publié dans Littérature

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