"Hadji Mourad" de Léon Tolstoï

Publié le par Michel Sender

"Hadji Mourad" de Léon Tolstoï

« C’était en 1851. Par un soir froid de novembre, Hadji Mourad s’en revenait au village tchétchène de Machnet, qui était plongé dans les fumées de l’argol. Ce village était en état d’alerte : les armées russes se trouvaient à vingt kilomètres de là.

Le chant pathétique du muezzin venait de s’arrêter ; dans l’air pur des montagnes, saturé de l’odeur de l’argol, on entendait nettement, entre le beuglement des vaches et le bêlement des moutons dispersés dans les maisons, blotties les unes contre les autres comme des alvéoles, les voix gutturales des hommes discutant, et celles des femmes et des enfants derrière la fontaine. Hadji Mourad, un des lieutenants de Chamil, célèbre par ses exploits, ne serait jamais sorti autrement sans porter son fanion et sans être accompagné par une dizaine de gardes du corps caracolant autour de lui. À cet instant, enveloppé dans un manteau de laine, la tête couverte d’un capuchon, une carabine sous son manteau, il avançait en compagnie d’un seul cavalier ; il évitait d’être remarqué par les passants et fixait de ses yeux noirs et vifs tous ceux qu’il croisait. » [*]

 

De son séjour comme militaire dans le Caucase en 1851-1852, dont il avait tiré Les Cosaques (1863), Léon Tolstoï avait conservé à l’esprit l’histoire de Hadji Mourad (1795-1852), guerrier avar considéré comme un traître par les troupes de l’imam Chamil (1797-1871) et que les Russes ne comprirent pas, provoquant sa mort.

Dans les dernières années de sa vie, Léon Tolstoï (1828-1910) traverse une crise mystique et intérieure symbolisée par son dernier grand roman Résurrection (1899), et, parallèlement, avec d’autres essais, nouvelles et pièces de théâtre, a entrepris le récit Hadji-Mourat commencé en 1896 et qu’il ne termina qu’en 1904, sa parution étant repoussée, pour des raisons de censure, à après sa mort.

Dans une introduction très belle décrivant la végétation de la campagne où il aime se promener [**], Tolstoï, devant une espèce de chardon extrêmement résistante, se souvient « d’une vieille histoire caucasienne », celle de Hadji Mourad, combattant tchétchène qu’il avait croisé au Caucase.

Il choisit de n’évoquer que les derniers mois d’existence (Hadji Mourad racontant lui-même son parcours à certains interlocuteurs) du personnage, à partir du jour où il décide de rejoindre les Russes et envoie un messager auprès d’eux.

Hadji Mourad sait que rien ne va plus avec Chamil qui cherche à le faire tuer. Il reste un musulman très pratiquant mais ne veut plus mener le Khazavat (la guerre sainte, le djihad). Il avait déjà tenté par le passé un rapprochement avec les Russes qui avait échoué et l’avait forcé à suivre Chamil.

Cette fois-ci Hadji Mourad accepte de rejoindre la forteresse Vozdvijenskaïa où il est accueilli par le prince Vorontsov (fils du généralissime et vice-roi, d’une famille de diplomates) et sa femme Marie Vassilievna avec beaucoup d’égards.

La rencontre avec le vice-roi lui-même est plus protocolaire : Mikhaïl Vorontsov, le père, homme de très grande expérience, le confie aux bons soins de son aide de camp Loris-Melikov et s’engage à écrire lui-même au ministre de la Guerre Tchernytchev. (Il rédigea sa lettre en français et cela reste un modèle d’intelligence politique que Tolstoï reprend dans sa totalité.)

Le principal problème de Hadji Mourad demeure celui de sa famille, sa mère, ses femmes et son fils Ioussouf, jeune homme de dix-huit ans, que Chamil retient prisonnier et menace de tuer : il demande qu’une expédition soit organisée pour les libérer avant de pouvoir agir.

À Saint-Pétersbourg, tout se complique. Tchernytchev, qui n’aime pas Vorontzov, voudrait déporter Hadji Mourad en qui il n’a pas confiance. Cependant, le tsar Nicolas Ier, ce jour-là de mauvaise humeur et convaincu d’être un excellent stratège, tout en suivant la position de Vorontzov concernant Hadji Mourad, ordonne une violente offensive contre le pays des Tchétchènes.

Le chapitre de cette entrevue entre le ministre et le tsar racontée par Tolstoï avec réalisme et cruauté (Nicolas Ier apparaît surtout imbu de lui-même, bedonnant et stupide, essentiellement préoccupé de « conquêtes » féminines) fut largement censuré à sa première parution, de même que le suivant retraçant le massacre perpétré par les Russes dans le village qui avait abrité Hadji Mourad.

Transféré à Noukha mais seulement autorisé à quelques promenades aux environs de la ville, toujours escorté de Cosaques, n’ayant aucune nouvelle de sa famille et ne voyant pas arriver leur libération, Hadji Mourad se sent piégé, et, vers la fin du mois d’avril 1852, il tente une sortie désespérée avec ses fidèles et, devant son échec, refuse de se rendre…

Dans Hadji-Mourat, un court roman composé avec toute la qualité et la poésie de ses œuvres majeures, Léon Tolstoï a résumé son pacifisme foncier et ses croyances profondes. Pour lui, Hadji Mourad est un homme bon (« Il faut principalement illustrer l’imposture religieuse, montrer que l’homme bon serait tout aussi bon sans cela », avait-il noté à ce propos dans son Journal intime en 1897), tout à fait conscient de l’impasse dans laquelle il se trouve et, respectueux de ses valeurs, contraint au sacrifice.

 

Michel Sender.

 

[*] Hadji Mourad (Хаджи-Мурат, 1912) de Léon Tolstoï, traduit du russe par Alexandre V. Soloviev et Georges Haldas (© Édito-Service, Genève, 1962), collection « Librio », EJL, Paris, septembre 1995 ; 160 pages, 10 FF.

Attention. Cette traduction de Hadji-Mourat — si elle provient sans doute de la collection des Œuvres littéraires de Tolstoï réalisée par Alexandre V. Soloviev et Georges Haldas aux éditions Rencontre, Lausanne, 1961-1962 (tome XV, Œuvres posthumes) — est celle de Marc Tougouchy, dans Les Dernières Œuvres de Léon Tolstoï, aux Éditions universelles, Paris, 1947 (disponible sur BnF Gallica) et reprise chez Garnier-Flammarion.

[**] « Je revenais chez moi à travers champs. C’était au beau milieu de l’été. Les prés avaient été fauchés et l’on se préparait à moissonner le seigle.

Les fleurs offraient une variété admirable de coloris. Des champs de trèfles duveteux, rouges, blancs et roses s’étendaient à perte de vue ; des “tu m’aimes, tu ne m’aimes pas”, au cœur jaune clair et à l’agréable parfum épicé, des colzas jaunes à l’odeur de miel ; dépassant les autres fleurs, des campanules mauves et blanches semblables à des tulipes ; des pois de senteur grimpants ; des scabieuses jaunes, rouges et roses ; des plantains veloutés à l’odeur agréable à peine perceptible ; de tendres bleuets aux tons bleu clair sous le soleil, gris et rougeâtres le soir à l’heure de se flétrir ; des cuscutes à l’odeur délicate d’amande, qui se fanent sitôt coupées. »

(Véritable incipit, ouverture du livre.)

Publié dans Littérature

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