"Les Cosaques" de Léon Tolstoï

Publié le par Michel Sender

"Les Cosaques" de Léon Tolstoï

« Moscou est plongé dans le silence. De temps à autre seulement, ici ou là, des roues grincent sur le sol gelé. Les fenêtres sont obscures, les réverbères, éteints. Du haut des églises, le son des cloches se répand en larges ondes sur la ville endormie et annonce l’approche de l’aube. Les rues sont vides. Parfois quelque traîneau nocturne pétrit de ses étroits patins le sable avec la neige, s’arrête à un coin et le cocher s’endort dans l’attente d’un client. Une petite vieille se rend à l’église où la lueur rougeâtre de rares cierges disposés sans symétrie illumine les ors des icônes. La gent ouvrière s’éveille déjà pour reprendre son dur labeur après la longue nuit d’hiver.

Mais pour d’autres, la soirée se prolonge. À travers les volets clos de l’une des fenêtres de l’hôtel Chevalier, filtre une lueur illicite. Une voiture fermée, un traîneau et une troïka de poste stationnent devant le perron, serrés les uns contre les autres. Le Portier, emmitouflé et transi, se rencogne à l’angle de la maison. “Qu’est-ce qu’ils ont à parler ainsi pour ne rien dire ?” songe dans l’antichambre un laquais au visage exténué. “Et cela arrive toujours quand je suis de service !” » [*]

 

Les Cosaques, dont la rédaction, commencée par Léon Tolstoï en 1852 lors de son séjour au Caucase, s’étala sur dix ans, jusqu’en 1862 où, poussé par des besoins d’argent pressants (il avait perdu mille roubles au billard japonais), il termina rapidement son manuscrit et le vendit à Mikhaïl Katkov, directeur du Messager russe, avant une parution l’année suivante.

Auparavant, Léon Tolstoï s’était surtout consacré aux Récits de Sébastopol, à sa trilogie Enfance, Adolescence, Jeunesse, ainsi qu’à quelques nouvelles (Albert, Lucerne, Trois Morts, Le Bonheur conjugal). L’achèvement des Cosaques marque un tournant important car, ensuite, après son mariage avec Sophie Behrs en septembre 1862, il ne va plus désormais penser qu’à son grand livre, La Guerre et la Paix, titre inspiré de celui de Pierre-Joseph Proudhon.

Paradoxalement, Les Cosaques, dont Tolstoï, pris finalement par le temps, retira tout élément romanesque, demeure un récit fortement autobiographique, beaucoup plus qu’Enfance, Adolescence et Jeunesse, présentés faussement comme des « Mémoires » (voir ce blog le 25 octobre 2009).

En effet, le parcours de Dimitri Olénine, jeune riche quittant Moscou après une soirée de beuverie avec des amis et qui rejoint un régiment au Caucase avec son valet Ivan (Vania) et un cocher, en passant par Stravopol jusqu’à la vallée du Térek, correspond tout à fait à celui de l’auteur, qui cependant y retrouva son frère aîné Nikolaï (qui plus tard mourut de tuberculose, à Hyères, en 1860, en présence de Tolstoï).

Il s’installe, logé chez l’habitant avec son serviteur, dans une stanitsa villageoise dont il observe les coutumes et le fonctionnement. L’armée russe y a instauré un cordon (une suite de postes de garde) et s’appuie essentiellement sur des cosaques locaux, dont le très dynamique Louka, pour y combattre les Tchétchènes.

Olénine s’est aménagé une activité militaire de routine, essentiellement de chasse et de soirées arrosées, mais il apparaît clairement comme un « bleu » et un privilégié qui admire les cosaques mais ne parvient pas à les imiter. En fait, il va se prendre d’amitié pour un vieux chasseur, « l’oncle Iérochka », qui, fourni abondamment en tchikhir, lui raconte ses exploits passés et son expérience.

L’oncle Iérochka a d’ailleurs une très grande affection pour Louka, en quelque sorte son fils spirituel, qui, en veille près du Térek, a tué avec adresse un guerrier Tcherkesse et est promis à Marianna dont, petit à petit, Olénine (qui loge chez ses parents) s’est épris.

Mais la mort du montagnard rebelle, où Louka n’a fait preuve que d’une habileté de pisteur, n’a rien de glorieux, pas plus que la revente du corps à ses compagnons de combat, dont son frère. Car la guerre du Caucase — à laquelle Tolstoï a un peu participé avant de partir pour le front de Crimée et Sébastopol — était une sale guerre dont, dans Hadji-Mourat, œuvre de maturité, il dira toute l’horreur (voir ce blog le 18 juin 2022).

Olénine, comme Tolstoï, va comprendre la vacuité de son existence et demander à en partir, réalisant combien, même s’il en apprécie la beauté naturelle qui l’éloigne des futilités de sa vie antérieure, ce séjour dans un monde étranger et hostile ne correspond absolument pas à ses aspirations…

Avec Les Cosaques Léon Tolstoï a composé un ensemble de narrations extrêmement réussies et confirmé un talent évident qui s’affirmait de plus en plus et qui devait devenir éclatant dans ses futurs chefs-d’œuvre.

 

Michel Sender.

 

[*] Les Cosaques (Казаки, 1863) de Léon Tolstoï, roman traduit du russe et préfacé par Boris de Schloezer [éditions Stock, 1953], Club des Éditeurs, Paris, janvier 1958 ; 280 pages (relié toilé).

"Les Cosaques" de Léon Tolstoï

La traduction des Cosaques par Pierre Pascal (Gallimard, 1938 ; disponible en « Folio »), où, par exemple, Marianna s’appelle « Marion », Louka « Lucas » ou Vania « Jeannot »,  est celle reprise dans le volume La Sonate à Kreutzer et 8 autres récits de Léon Tolstoï paru chez France Loisirs en novembre 2016 (768 pages, cartonné sous jaquette), comprenant, outre Les Cosaques et La Sonate à Kreutzer, Les Récits de Sébastopol, Polikouchka, La Mort d’Ivan Ilitch, Ce qui fait vivre les hommes, Le Moujik Pakhom, Les Deux Vieillards et Maître et serviteur.

"Les Cosaques" de Léon Tolstoï

J’ai par ailleurs bien entendu consulté le Tolstoï d’Henri Troyat (« Les Grandes Études littéraires », Fayard, Paris, janvier 1965 ; 896 pages), ouvrage fondamental.

Publié dans Littérature

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