"Ermites dans la taïga" de Vassili Peskov

Publié le par Michel Sender

"Ermites dans la taïga" de Vassili Peskov

« C’était au mois de février 1982. Nikolaï Oustinovitch Jouravlev, chercheur régionaliste de Krasnoïarsk, m’a téléphoné de Moscou où il faisait escale. “Je voudrais vous faire part d’une aventure humaine exceptionnelle qui, peut-être, intéressera votre journal…” Une heure plus tard j’étais à son hôtel, au cœur de Moscou, et j’écoutais attentivement le visiteur sibérien.

Le fond de l’histoire était que dans les montagnes du Khakase, sur le versant nord, impénétrable, du Saïan occidental, des géologues avaient découvert des hommes qui vivaient depuis plus de quarante ans totalement coupés du monde. Une petite famille. Deux des quatre enfants n’y avaient jamais vu d’autres humains que leurs parents et leurs aînés et ne connaissaient le monde humain que par ouï-dire. » [*]

 

Dans Ermites dans la taïga, le journaliste Vassili Peskov reprit des articles qu’il publia dans le quotidien russe Komsomolskaïa Pravda de 1982 à 1991 et qui firent connaître la famille Lykov dans le monde entier.

C’est en 1982 que Vassili Peskov apprit qu’un groupe de géologues avait découvert, depuis 1978, cinq membres d’une même famille vivant en autarcie totale dans des montagnes sibériennes.

À partir de ce moment, il décida de se rendre sur les lieux et de suivre l’histoire de ces vieux-croyants orthodoxes, volontairement isolés du monde depuis 1938.

« Vivre avec le siècle nous est défendu », déclare sans cesse le chef de famille Karp Ossipovitch Lykov, veuf depuis 1961, et qui, lorsque Vassili Peskov le rencontre pour la première fois en septembre 1982, ne vit plus qu’avec sa plus jeune fille, Agafia, ses deux fils Dmitri et Savvine ainsi que sa fille aînée Natalia étant morts l’année précédente.

Guidé par un ouvrier local maître foreur, Erofeï Sedov, qui assure le lien avec eux et les aide, Vassili Peskov découvre leurs conditions d’existence et les raisons de leur isolement.

Karp Lykov se rattache à la secte des begouny (des « fuyards ») issue du raskol (schisme) de la religion orthodoxe et dont les membres s’en tiennent à la langue et aux règles religieuses du dix-septième siècle russe.

Karp Ossipovitch, guide spirituel, et sa fille (Agafia, toujours souriante et soumise, se comporte comme une nonne), observent un rythme de prières strict et ne consomment — même si, progressivement, ils vont accepter des assouplissements et des apports matériels importants — que certains aliments (surtout des pommes de terre) ou n’utilisent que des outils primaires.

Vassili Peskov se prend d’intérêt pour eux et leur rend visite chaque année, racontant leurs déménagements ou la mise en place d’élevage de chèvres ou de poules, créant par sa suite d’articles une chaîne de solidarité qui perdurera bien après 1988, date de la mort du père et qui soulèvera de nombreuses interrogations sur la possibilité de survie, seule, d’Agafia…

La force du livre Ermites dans la taïga réside dans la grande qualité journalistique de Vassili Peskov qui raconte très simplement et avec empathie une expérience exceptionnelle, sur une dizaine d’années mais presque intemporelle (entretemps l’URSS a éclaté), qui transcende l’actualité immédiate.

 

Michel Sender.

 

[*] Ermites dans la taïga (Таёжный тупик) de Vassili Peskov, récit traduit du russe par Yves Gauthier [« Terres d’aventure », Actes Sud, 1992], collection « Babel », éditions Actes Sud, Arles, juin 1995 ; 304 pages.

Éclair (2012-2022), mort de la Péritonite infectieuse féline (PIF)

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