"Tout passe" de Vassili Grossman

Publié le par Michel Sender

"Tout passe" de Vassili Grossman

« Le train de Khabarovsk arrivait à Moscou vers neuf heures (1).

Un jeune homme tout ébouriffé et vêtu d’un pyjama sortit dans le couloir en se grattant la tête. Il regarda par la fenêtre l’obscure clarté de ce matin d’automne puis s’adressa en bâillant aux personnes chargées de serviettes et de boîtes à savon qui faisaient la queue devant lui.

— Citoyens, lequel d’entre vous est le dernier ?

On lui expliqua qu’après le bonhomme qui tenait un tube de pâte dentifrice tout tordu et un morceau de savon enveloppé dans un bout de journal, c’était le tour d’une grosse personne qui s’était absentée momentanément.

— Pourquoi n’y a-t-il qu’une toilette d’ouverte ? demanda le jeune homme. Pourtant on approche du terminus de la capitale… Mais les hôtesses ne s’occupent que du trafic des marchandises… Elles n’ont même plus le temps de faire convenablement leur service… 

  1. L’action se passe en 1954. (Les notes sont du traducteur.) » [*]

 

À l’occasion de la diffusion, tout cet été sur France Culture, de Vie et Destin de Vassili Grossman (1905-1964) en feuilleton radiophonique (soixante épisodes annoncés), j’ai relu Tout passe, son dernier roman, terminé juste avant sa mort et qui résumait en quelque sorte sa pensée, sans aucune recherche de publication et donc sans aucune (auto)censure.

Paradoxalement, Tout passe… — dont le titre conservait encore ses points de suspension —, parut intégralement dès 1970 en russe chez Possev Verlag à Francfort en Allemagne puis fut traduit en France, chez Stock, en 1972, dans une relative indifférence.

C’est le choc provoqué par la publication de Vie et Destin en 1980 et 1983 en Suisse qui permit ensuite la réédition de Tout passe, aboutissement littéraire et philosophique de l’œuvre de Vassili Grossman.

En effet, dès le début des années cinquante, Vassili Grossman, écrivain jusque-là plus ou moins protégé par son statut de reporter de guerre, ne parvient plus à se faire éditer : son grand roman Pour une juste cause, premier volet de Vie et Destin, n’a réussi à paraître qu’au prix de nombreuses coupures et, ensuite, Vie et Destin, sa deuxième partie, est totalement empêché et son manuscrit carrément saisi par le KGB en 1961.

Devant cette impossibilité de publication, Vassili Grossman reprend Tout passe, un court roman commencé en 1955 et qu’il achèvera en 1963 avant de le remettre en cachette peu avant sa mort à Ekatarina Zabolotskaya en qui il avait grande confiance.

Et là, le livre raconte la libération, après vingt-neuf ans de camps et après la mort de Staline, d’Ivan Grigoriévitch, jeune homme arrêté pour la première fois en 1925 et qui rentre en 1954 à Moscou et Léningrad puis s’installe « dans une ville du Midi », comme « serrurier dans un artel d’invalides », logé chez Anna Sergueievna Mikhaliov, veuve d’un soldat tué à la guerre et qui héberge également son cousin Aliocha, « le fils de sa sœur qui était morte », son propre fils faisant « son service dans les convoyeurs ».

À Moscou et Leningrad, Ivan Grigoriévitch n’a pas supporté la lâcheté de ses amis survivants (dans sa tête il décrit les différentes catégories de « Judas » générés par l’ère stalinienne) ni retrouvé son amour de jeunesse, et c’est chez Anna Sergueievna, cuisinière dans une cantine (et lui-même ouvrier manuel), qu’il va petit à petit se réintégrer dans la société, mais sans jamais abandonner ses convictions : « Ivan Grigoriévith était de retour. Son dos s’était voûté, ses cheveux avaient blanchi. Et pourtant il était toujours le même. Il n’avait pas changé », constate immanquablement Vassili Grossman dans les dernières lignes de Tout passe.

Car Vassili Grossman, comme Ivan Grigoriévitch (« Oui, Panta rei, tout coule, tout passe »), refuse toute résilience, tout oubli : « La seule chose que la Russie n’ait pas connue en mille ans, c’est la liberté », répète-t-il.

Il se lâche. Pour lui, le grand responsable de tout cela, malgré la Révolution et son dévouement humain, c’est Lénine, théoricien froid et implacable qui a permis l’émergence de Staline : « Les hommes de cette trempe se conduisent comme le chirurgien dans une clinique, assène-t-il (…) Ce qui caractérise ces hommes, c’est leur foi fanatique en la toute-puissance du bistouri. Le bistouri est le grand théoricien, le leader philosophique du XXe siècle. »

Et, dans un chapitre étourdissant et d’un réalisme insoutenable, Anna Sergueievna raconte et décrit la terrible famine des années trente programmée et organisée en Ukraine (Grossman était né à Berditchev dans une famille juive) par le régime soviétique sous le prétexte cynique et mensonger de « dékoulakisation ».

Devenu récit polyphonique et multiforme, Tout passe englobe de façon synthétique et littéraire la profonde vérité de ce que vécut la Russie et témoigne des innombrables souffrances de son peuple asservi.

 

Michel Sender.

 

[*] Tout passe (Bce тeчeт…, Possev Verlag, 1970) de Vassili Grossman, traduit du russe par Jacqueline Lafond [Stock, 1972], préfacé par Efim Etkind [Julliard/L’Âge d’Homme, 1984], éditions Presses Pocket, Paris, octobre 1986 ; 256 pages (illustration de couverture : Laurent Cocchi).

"Tout passe" de Vassili Grossman

Tout passe fait partie des Œuvres de Vassili Grossman dans la collection « Bouquins » chez Robert Laffont en 2006, édition établie et présentée par Tzvetan Todorov, avec des annotations de Ludmila Gaav-Mathis. La traduction de Vie et Destin est par ailleurs mise à jour conformément à l’édition russe de 2005.

Publié dans Littérature

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