"Le Roi Mystère" de Gaston Leroux

Publié le par Michel Sender

"Le Roi Mystère" de Gaston Leroux

« Est-il rien de plus morne, de plus angoissant, de plus triste, de plus désespéré que ce coin de Paris qui entoure la place de la Roquette ? C’est en vain que sur l’emplacement de la vieille prison, récemment démolie, on s’est empressé d’élever de vastes maisons de rapport, l’aspect général resta lugubre, grâce à cette autre prison de l’autre côté de la place, où l’on a enfermé l’enfance : Prison des jeunes détenus !

Ainsi, derrière ces pierres noircies, ces murs en deuil, dans l’ombre de ces tours dont on aperçoit le toit pointu au-dessus du chemin de ronde, il y a de la jeunesse ; de la jeunesse que l’on n’entend jamais rire, que l’on n’entend jamais chanter, de la jeunesse que l’on n’entend pas. C’est une tombe pour ceux qui arrivent à la vie, plus affreuse que toutes les tombes que l’on a élevées à quelques pas de là pour ceux qui sont descendus dans la mort.

À l’époque qui nous occupe, la Grande-Roquette élevait depuis de nombreuses années déjà ses murs nus en face de la Petite. Quand, parfois, la porte de la Petite s’entr’ouvrait pour laisser sortir quelque adolescent, tout pâle encore d’avoir enseveli là quelques mois précieux de sa jeunesse, la première chose qu’il voyait était la porte de la Grande, sinistre comme si on l’eût dressée sur le seuil de son propre avenir.

L’une et l’autre n’étaient séparées que par quelques pierres, piédestal de l’échafaud. Si le jeune homme détournait les yeux de ce sombre spectacle et si son regard montait vers la gauche, il apercevait une autre porte, la porte d’un cimetière : le Père-Lachaise. Alors il fuyait à droite et descendait hâtivement vers la vie, vers la liberté, vers Paris, par cette partie de la rue de la Roquette qui rejoint la place Voltaire, que l’on appelait alors la place du Prince-Eugène.

C’est précisément à cet endroit que nous allons transporter le lecteur, par une nuit de décembre 186…, exactement le 13 à quatre heures du matin. » [*]

 

C’est la lecture des Mystères de Lisbonne de Camilo Castelo Branco (voir ce blog le 19 mai 2022) qui m’a donné envie de replonger dans Gaston Leroux et plus particulièrement dans Le Roi Mystère, dont le titre m’intriguait.

Et, en effet, ce livre fait entièrement référence aux Mystères de Paris d’Eugène Sue et ouvertement hommage au Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas, Gaston Leroux n’hésitant pas à revendiquer par ailleurs son « raffolement » (« je raffolais du bon roman-feuilleton français, le seul qui compte à mes yeux dans la littérature, le seul qui ait le sens commun ») pour les romans de Ponson du Terrail, Paul Féval, Ernest Capendu ou Fortuné du Boisgobey.

Le Roi Mystère de Gaston Leroux possède toute la fougue de ses prédécesseurs et utilise tous les rouages du genre : changements d’identité et « résurrections », vengeance des pauvres contre les nantis, dénonciation sociale et exploration des bas-fonds populaires… et même des catacombes.

Tout commence par une erreur judiciaire et un condamné à mort extrait à temps de sa prison la nuit de son exécution, tout cela réalisé à la barbe des autorités par un étrange Roi des Catacombes, R. C., le Roi Mystère, à la tête d’une efficace confrérie souterraine, l’Association contre la société (A.C.S.).

La condamnation à mort de Desjardies, accusé à sort, visait à cacher un scandale d’État (« Le scandale des chemins de fer ottomans » au Second Empire) mêlant, dans des malversations financières, hommes politiques, fonctionnaires et banquiers.

Mais R. C. (ces initiales correspondront bientôt à celles d’un vrai nom), le Roi Mystère, qui, dans la vie courante sous l’alias de Robert Pascal exerce la profession d’ouvrier orfèvre (son voisin « le Professeur » l’appelle Benvenuto Cellini) ou se déguise en un vieil homme très riche, le comte Teramo-Girgenti, que d’aucuns comparent à Joseph Balsamo, comte de Cagliostro — en fait le Roi Mystère veut venger ses parents victimes d’une machination et tous les deux assassinés.

Dans la ligne de mire de ce justicier sauvage se retrouvent particulièrement le procureur général Sinnamari, tortionnaire de sa mère ; Eustache Grimm, directeur de l’Assistance publique, complice d’un crime ; et un militaire, le colonel Régine, être faible manipulé comme un pantin.

Il y a aussi l’homme d’affaires Philibert Wat, plutôt secondaire ; le policier Dixmer (ambitieux il souhaite devenir chef de la Sureté) ; le nain Macallan, en quelque sorte le fou du roi ; et des femmes, très belles ou talentueuses mais soumises aux rigueurs du temps : la mère Demouzin, une entremetteuse ; la Mouna, fille facile ; Marcelle Férand, comédienne ; ou encore Liliane d’Anjou, demi-mondaine ayant beaucoup souffert… et un perroquet, au refrain enchanteur et salvateur : « Tu es la Marguerite des Marguerites ! Tu es la perle des Valois ! »

Car Gaston Leroux n’a peur d’aucune exagération, d’aucun ridicule. Il se lance à corps perdu dans des histoires abracadabrantes mais rattachées à des réalités bien terrestres dont les lecteurs, avec lui, rêvent de s’abstraire ou du moins de les transcender, en défense de la veuve et de l’orphelin, pour un monde meilleur, par l’intermédiaire de personnages merveilleux, de demeures cachées et imprenables, d’où le bien peut triompher du mal.

 

Michel Sender.

 

[*] Le Roi Mystère (Le Matin, du 24 octobre 1908 au 9 février 1909 ; Fayard, 1910) de Gaston Leroux, dans : Gaston Leroux, Le Fantôme de l’Opéra, Le Roi Mystère, Le Secret de la boîte à thé, suivis de Gaston Leroux connu et inconnu, d’après les archives familiales par Pierre Lépine [Romans mystérieux de Gaston Leroux, éditions Omnibus, 2008], éditions France Loisirs, Paris, avril 2011 ; 1118 pages (cartonné sous jaquette).

"Le Roi Mystère" de Gaston Leroux

À noter. Le texte du Roi Mystère fourni par « Ebooks libres et gratuits » (voire d’autres sites) comporte d’importantes coupures par rapport à celui de l’édition Omnibus reprise par France Loisirs. On s’en rend compte dès le premier chapitre où le deuxième paragraphe (« Ainsi, derrière ces pierres noircies… sont descendus dans la mort. ») disparaît complètement. Cela fait penser aux pratiques, par exemple, du « Livre populaire » chez Fayard. (Voir, sur ce blog, « Émile Gaboriau “caviardé” », le 28 août 2020.)

Publié dans Littérature

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