"Sous les yeux de l'Occident" de Joseph Conrad

Publié le par Michel Sender

"Sous les yeux de l'Occident" de Joseph Conrad

« Pour commencer, je veux me défendre de posséder les dons d’imagination et d’expression qui m’auraient permis de créer de toutes pièces, pour l’amusement du lecteur, le personnage qui s’appelait à la mode russe, Cyrile, fils d’Isidore, — Kirylo Sidorovitch Razumov.

Si j’ai jamais, au moindre titre, été gratifié de dons semblables, je les ai vus, depuis longtemps, étouffés sous l’exubérance des mots. Les mots, vous le savez, sont les plus grands ennemis de la réalité. J’ai été pendant de longues années professeur de langues étrangères, occupation qui finit par devenir fatale pour les qualités d’imagination, d’observation et d’intuition dont un homme ordinaire a pu se sentir doté à un degré quelconque. Le professeur de langues voit infailliblement arriver un moment où le monde ne lui apparaît plus qu’à l’état d’un marché de mots innombrables, et où l’homme fait simplement figure d’animal parlant, peu supérieur en somme à un perroquet. » [*]

 

Après L’Agent secret (voir ce blog le 24 août 2022), je voulais absolument lire Sous les yeux de l’Occident de Joseph Conrad.

Ne disposant pas d’édition papier, je me suis résolu à le lire (par le site Gallica de la Bibliothèque nationale de France) sur écran, ce qui, pour moi, est assez pénible, mais qui, du fait de la reproduction photographique, m’a permis d’être plongé dans la mise en pages très serrée des ouvrages de La Nouvelle Revue Française des années vingt au siècle précédent.

La rédaction de Razumov (premier titre du livre) entamée fin 1907 par Joseph Conrad fut difficile puis interrompue — pour satisfaire l’éditeur de l’English Review et parce qu'il avait des dettes auprès de son agent — par l’écriture et la publication de Some Reminiscences (Des souvenirs ou Souvenirs personnels), avant d’être reprise et achevée en 1910.

Grâce au narrateur (un professeur le lettres anglais comprenant le russe) qui dispose du journal intime de Razumov, le lecteur de Sous les yeux de l’Occident sait tout depuis le commencement, en Russie, à Pétersbourg.

Dans cette ville, un ministre, M. de P… (cela correspond à l’attentat réel contre Viatcheslav von Plehve en juillet 1904), est assassiné en pleine rue par Victor Haldin, un étudiant qui, ensuite, croit bien faire de se réfugier chez un de ses congénères, Kirylo Razumov, pour qui, sans vraiment le connaître, il a une grande admiration.

Malheureusement, Razumov, jeune homme très ambitieux et sans convictions révolutionnaires, va trouver son protecteur (et peut-être son père présumé), le prince K… et, sur ses conseils, dénonce Victor Haldin à la police, provoquant son arrestation, sa condamnation à mort et son exécution.

Dans le même temps, la mère (Mme Haldin) et la sœur de Victor Haldin, Nathalie, réfugiées à Genève (elles y habitent boulevard des Philosophes), apprennent par la presse la mort de Victor, dont les dernières lettres disaient le plus grand bien de Razumov. Elles y fréquentent également la communauté des exilés russes dont la rumeur leur annonce, quelques mois après, la venue de Razumov dont elles croient vraiment qu’il était un ami de Victor.

Or, nous savons, rétrospectivement et avec le narrateur, que Razumov n’aimait pas du tout Victor Haldin, qu’il fréquentait très peu, et que, envoyé en Suisse, il reste sous l’influence du conseiller Mikulin, un policier qui l’a recruté comme agent informateur.

Ainsi, quand, pour la première fois, Nathalie Haldin rencontre avec effusion Razumov à Genève, elle ne comprend pas sa réaction froide et réservée, son cynisme : « On dirait que cet homme a plus souffert de ses pensées que de l’adversité », se dit-elle.

Cependant, petit à petit, elle tombe amoureuse de lui, qui, de son côté, devient de plus en plus fuyant, ne souhaite pas rencontrer Mme Haldin, sa mère, et qui a peur de plus en plus de leurs questions et de celles des autres émigrés russes.

Mais, finalement, par un retournement de situation, et alors que tout l’innocentait aux yeux des activistes russes, Razumov va faire le choix —  dernier ressort de conscience — de la vérité…

Avec Sous les yeux de l’Occident (« une histoire russe, écrite pour des oreilles occidentales », nous assène sans cesse le narrateur), Joseph Conrad poursuit ses réflexions sur la culpabilité et la rédemption (thème conradien déjà présent notamment dans Lord Jim) et revient, après L’Agent secret, plus précisément sur le monde russe, l’univers de son enfance et de ses racines, dont il s’est détaché mais qu’il n’oublie absolument pas.

 

Michel Sender.

 

[*] Sous les yeux d’Occident (Under Western Eyes, 1911) de Joseph Conrad, traduit de l’anglais par Philippe Neel, Librairie Gallimard, Paris, 1920 ; 312 pages ; 13e édition, 1924 (BnF Gallica).

"Sous les yeux de l'Occident" de Joseph Conrad

L’édition originale anglaise d’Under Western Eyes était dédiée à Agnes Tobin (poétesse américaine installée en Grande-Bretagne) « qui amena à notre porte son génie pour l'amitié depuis le plus extrême rivage de l'Ouest ». Comprenait en épigraphe une phrase de Miss Haldin dans le roman : “I would take liberty from any hand as a hungry man would snatch a piece of bread.” (« J’accepterais la liberté de n’importe quelle main comme un homme affamé arracherait un morceau de pain. »)

En 1920, Joseph Conrad, préfaçant une nouvelle édition d’Under Western Eyes, terminait sa « Note de l’auteur » par ces mots : “The oppressors and the oppressed are all Russians together, and the world is brought once more face to face with the truth of the saying that the tiger cannot change his stripes nor the leopard his spots.” (« Les oppresseurs et les opprimés sont tous ensemble des Russes, et le monde est de nouveau confronté à la vérité du dicton selon lequel le tigre ne peut changer ses rayures ni le léopard ses taches. »)

Publié dans Littérature

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article