"L'Homme tranquille" de Maurice Walsh

Publié le par Michel Sender

"L'Homme tranquille" de Maurice Walsh

« Le temps était vraiment beau, ce matin-là, et j’en jouissais pleinement malgré ma fatigue… une fatigue telle, que je n’avais même pas le cœur à fumer.

J’appuyai mon fusil, ce vieux compagnon, contre le muret de pierres sèches, m’y accoudai et laissai errer mon regard sur cette vallée que je ne connaissais pas encore. Une plaisante vallée que dominaient des pentes couvertes de bruyère, où la roche affleurait sous la terre brune. Bien qu’à des milliers de kilomètres, elle me rappelait un coin abrité du côté de San Lorenzo où j’avais tiré une fois un dix cors de l’Arizona. Je soupirai, saisi d’une douce mélancolie. Reverrais-je jamais le Nouveau-Mexique, ses pics désolés, des distances immenses, ses couleurs ? Au moment où je m’y attendais le moins, une balle des Black-and-Tans pouvait m’atteindre. Ma tête retomberait sur la crosse de mon fusil — vision entre toutes familière — et mon âme s’envolerait vers San Lorenzo… à condition que j’aie une âme, bien entendu… » [*]

 

L’Homme tranquille (The Quiet Man) de Maurice Walsh (1879-1964), écrivain irlandais un peu oublié aujourd’hui, au départ n’était qu’une nouvelle (publiée en 1933 dans le Saturday Evening Post), intégrée ensuite dans un recueil plus vaste, Green Rushes (Des roseaux verts), paru en 1935.

C’est l’immense succès du film de John Ford, en 1952, qui rendit le livre célèbre, au point d’être réédité sous le nouveau titre de The Quiet Man and Other Stories.

En France, la traduction de Jane Fillion (suscitée par le film) sort l’année suivante avec en français le titre du film, l’éditeur se gardant bien d’indiquer, tout en en respectant le contenu, qu’il s’agit d’un recueil de nouvelles, un genre difficilement vendable dans notre pays.

Le recueil cependant s’organise autour d’un groupe de personnages, présents dans un « prologue » et revenant dans les cinq récits suivants, et autour du thème commun des roseaux verts (« Nous répandrons des roseaux verts sur le seuil de nos demeures pour vous faire honneur et vous y accueillir… » déclare un des protagonistes), symbole d’entente et d’ouverture.

Tout démarre en 1921, avant « la trêve », d’une colonne mobile de l’Armée Républicaine Irlandaise (IRA), assez composite puisque réunissant des Sinn Feiners d’origines diverses : des Républicains propriétaires terriens, souvent anciens militaires, luttant sur leur territoire, hommes et femmes, accompagnés par exemple d’un médecin (Owen Jordan), venu d’Arizona pour combattre, ou encore de Paddy Bawn Enright (surnommé « L’homme tranquille »), ancien boxeur rentré de New York.

Installée dans le Munster, sur les hauteurs près du lac Aonach et de Castletown, la colonne de l’IRA, dirigée par Hugh Forbes et Michael Flynn, se voit contrainte de garder prisonniers avec eux un officier écossais, Archibald MacDonald, et sa sœur Margaid, tous deux s’étant malencontreusement aventurés pour pêcher dans un secteur tenu par les Républicains.

Dans la première nouvelle, « La Fille du capitaine » (Then came the Captain’s Daughter : Green Rushes) on comprend qu’Archie MacDonald, tout en restant un patriote britannique, a une attitude (contrairement à celle des Black-and-Tans, la police militarisée anglaise) correcte vis-à-vis des Irlandais, d’autant plus qu’une fraternité de la Grande Guerre le lie à certains d’entre eux. Parallèlement, le jeune Owen Jordan va tomber amoureux de Margaid MacDonald.

Dans la deuxième nouvelle, « Le solitaire de Leaccabuie » (Over the border), située trois ans plus tard, c’est d’ailleurs l’ancien capitaine écossais, devenu commandant, qui raconte la solitude de Sean Glynn, gentleman-farmer et ancien agent secret de l’IRA, qui n’arrive pas à se réadapter dans la nouvelle société.

La troisième nouvelle, « L’homme tranquille » (The Quiet Man), revient sur Paddy Bawn Enright, boxeur ayant raccroché les gants, qui se trouve après son mariage confronté à la nécessité de se faire respecter par un beau-frère qui l’insulte et n’honore pas son engagement de versement d’une dot, affront hautement symbolique.

La quatrième nouvelle, « L’étang de la fille aux cheveux roux » (The Red Girl), se réfère plutôt au folklore irlandais et raconte une histoire amoureuse de Kate O’Brien, ancienne combattante très active du groupe.

Enfin, « Mystère à Dublin » (Bad Town Dublin) reprend le traumatisme vécu par Nuala Kierley qui, au service de l’IRA, découvrit la trahison de son propre mari (qui, démasqué, se suicida) puis disparut, ne parvenant plus à vivre normalement. Sean Glynn et Archibald MacDonald, ensemble, s’efforcent de la sauver…

Ainsi, L’Homme tranquille de Maurice Walsh s’avère un livre extrêmement attachant, remarquablement construit et écrit avec conviction et discernement, sur la défense d’un pays et des personnes qui l’animent.

 

Michel Sender.

 

[*] L’Homme tranquille (Green Rushes, 1935) de Maurice Walsh, traduit de l’anglais par Jane Fillion, éditions France-Empire, Paris, avril 1953 ; 448 pages (volume broché cousu sous jaquette avec photo du film en couverture).

(J’ai pu consulter Green Rushes en langue anglaise grâce au site fadedpage.com qui reprend l’édition américaine de Frederick A. Stokes Company, New York, 1935.)

Publié dans Littérature

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