"L'Interdiction" d'Honoré de Balzac

Publié le par Michel Sender

"L'Interdiction" d'Honoré de Balzac

« En 1828, vers une heure du matin, deux personnes sortaient d’un hôtel situé dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré, près de l’Élysée-Bourbon : l’une était un médecin célèbre, Horace Bianchon ; l’autre un des hommes les plus élégants de Paris, le baron de Rastignac, tous deux amis depuis longtemps. Chacun d’eux avait renvoyé sa voiture, il ne s’en trouva point dans le faubourg ; mais la nuit était belle et le pavé sec.

— Allons à pied jusqu’au boulevard, dit Eugène de Rastignac à Bianchon, tu prendras une voiture au Cercle ; il y en a là jusqu’au matin. Tu m’accompagneras jusque chez moi.

— Volontiers.

— Eh ! bien, mon cher, qu’en dis-tu ?

— De cette femme ? répondit froidement le docteur.

— Je reconnais mon Bianchon, s’écria Rastignac.

— Hé ! bien, quoi ?

— Mais tu parles, mon cher, de la marquise d’Espard comme d’une malade à placer dans ton hôpital. » [*]

 

Après Le Colonel Chabert (voir ce blog le 21 septembre 2022), j’ai été entraîné tout naturellement vers L’Interdiction, un autre court roman d’Honoré de Balzac, moins connu mais qui recoupe une affaire juridique significative et touchante.

Malgré quelques longueurs, l’intérêt pour le récit de Balzac monte progressivement grâce notamment à l’empathie et à la bonté du juge Jean-Jules Popinot, « un juge mal jugé » par sa hiérarchie, défenseur atypique des pauvres et personne d’une extrême probité.

Poussé par son ami Rastignac qui la courtise et qui considère qu’« une femme du monde mène à tout », le médecin Horace Bianchon contacte son oncle le juge Popinot pour qu’il rencontre et soutienne la marquise d’Espard (une femme séductrice et très influente) dans sa démarche de demander l’interdiction (sa mise sous tutelle pour administrer ses biens à sa place) de son mari.

Séparée de fait du marquis d’Espard, elle l’accuse de dilapider sa fortune au profit d’une intrigante et de son fils, les Jeanrenaud, et d’être également, sous leur influence, obsédé et pris de folie, victime d’une « monomanie, en tout ce qui est relatif à la Chine ».

Or, en menant son enquête et des entrevues, le juge Popinot découvre que Mme Jeanrenaud n’a jamais cherché à séduire le marquis d’Espard, et que, au contraire, ce dernier a tout à fait librement (et en désaccord avec son épouse qu’il a alors quittée) décidé de réparer une injustice commise — lors de la révocation de l’édit de Nantes — envers la famille Jeanrenaud, des protestants dépossédés de leurs terres par les ancêtres catholiques du marquis d’Espard.

Par ailleurs, son engouement pour la Chine remonte à son éducation par un précepteur sinophile et découle d’une érudition personnelle le portant, pour aider un ami, à publier une Histoire pittoresque de la Chine par abonnements et livraisons régulières, une entreprise en outre parfaitement rentable.

Devant tous ces éléments recueillis, le juge Popinot comprend que la marquise d’Espard, en attaquant son mari, cherche en réalité à couvrir des dettes exorbitantes contractées par elle. Mais, ultime rebondissement, au moment où il s’apprête à remettre un avis défavorable à l’interdiction, il apprend qu’il est dessaisi du dossier…

Une fois encore, Honoré de Balzac, avec L’Interdiction, nous a conduits dans « les lagunes de l’instruction criminelle » et dans les méandres d’une machination grossière, terminant cependant par l’étonnante et curieuse résignation de son héros principal : « Popinot se retira en saluant le Président et le juge, il dédaigna de relever la mensongère accusation portée contre lui. »

 

Michel Sender.

 

[*] L’Interdiction (1836) d’Honoré de Balzac, dans : Balzac, La Comédie humaine III, texte établi par Marcel Bouteron [1935], « Bibliothèque de la Pléiade », Librairie Gallimard, Paris, réimpression du 20 juin 1952 ; 1126 pages, relié sous jaquette.

"L'Interdiction" d'Honoré de Balzac

À noter. L’édition de L’Interdiction d’Honoré de Balzac par La Bibliothèque électronique du Québec (BeQ), reprenant le « Classiques Garnier » de 1964 (Le Colonel Chabert, suivi d’Honorine et de L’Interdiction), respecte sa division en six chapitres : « Les deux amis », « Un juge mal jugé », « La requête », « Ce qui fut dit entre une femme à la mode et le juge Popinot », « Le fou » et « L’interrogatoire ».

Publié dans Littérature

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