"Le Colonel Chabert" d'Honoré de Balzac

Publié le par Michel Sender

"Le Colonel Chabert" d'Honoré de Balzac

« — Allons ! encore notre vieux carrick !

Cette exclamation échappait à un clerc appartenant au genre de ceux qu’on appelle dans les études des saute-ruisseaux, et qui mordait en ce moment de fort bon appétit dans un morceau de pain ; il en arracha un peu de mie pour faire une boulette et la lança railleusement par le vasistas d’une fenêtre sur laquelle il s’appuyait. Bien dirigée, la boulette rebondit presque à la hauteur de la croisée, après avoir frappé le chapeau d’un inconnu qui traversait la cour d’une maison située rue Vivienne, où demeurait maître Derville, avoué.

— Allons, Simonnin, ne faites donc pas de sottises aux gens, ou je vous mets à la porte. Quelque pauvre que soit un client, c’est toujours un homme, que diable ! dit le Maître-clerc en interrompant l’addition d’un mémoire de frais. » [*]

 

Bien que disposant d’éditions savantes [**] du Colonel Chabert d’Honoré de Balzac, un texte plusieurs fois remanié par l’auteur entre 1832 et 1844, j’ai cédé au bonheur de la relecture grâce aux extraordinaires illustrations réalisées par Albert Quéméré (1924-1995) pour une célèbre collection de livres pour la jeunesse.

Dès le commencement, la description de l’étude de Me Derville, des ricanements et de l’irrespect des clercs (Balzac travailla dans sa jeunesse chez un notaire) frappe par son réalisme, tandis que le célèbre échange (« — Monsieur, lui dit Derville, à qui ai-je l’honneur de parler ? — Au colonel Chabert. — Lequel ? — Celui qui est mort à Eylau, répondit le vieillard ») nous glace.

Simonnin, qui avait déclaré « — Il a l’air d’un déterré » à propos du vieil homme, ne pouvait mieux dire : le colonel Chabert, anciennement Hyacinthe, comte de l’Empire, a été déclaré mort à la bataille d’Eylau (1807). Enseveli sous d’autres cadavres, il n’a dû sa survie qu’à un couple de paysans allemands qui l’ont sauvé puis recueilli. Depuis il a mené une vie de vagabond, d’asiles en prisons, n’obtenant aucune réponse des lettres envoyées à sa femme.

Rentré à Paris « en même temps que les Cosaques » (1815), il a appris que cette dernière s’était remariée avec un certain Ferraud, un conseiller d’État dont elle a eu deux enfants, et il n’est pas parvenu à faire reconnaître son existence : « J’ai été enterré sous des morts, s’exclame Chabert ; mais, maintenant, je suis enterré sous des vivants, sous des actes, sous des faits, sous la société tout entière, qui veut me faire rentrer sous terre ! »

Cependant, Me Derville, un honnête homme et un juriste consciencieux, se prend d’intérêt et d’affection pour le colonel. Il lui prête même de l’argent et va le voir dans le modeste logis qu’il occupe chez le nourrisseur Vergniaud, un ancien égyptien (un troupier de l’expédition d’Égypte) qui a beaucoup de peine, avec sa famille nombreuse, à le recevoir décemment.

Le notaire, qui se trouve être également celui de Mme Ferraud, organise donc une rencontre discrète entre Chabert et sa femme pour une transaction (un des premiers titres — avec La Comtesse à deux maris — du récit de Balzac) à l’amiable.

Dans un premier temps, l’ex-épouse de Chabert, anciennement Rose Chapotel, fait mine (jusqu’à ce qu’il le lui rappelle : « Je vous ai prise au Palais-Royal », lieu de prostitution à l’époque) de ne pas le reconnaître, puis, devant l’évidence, décide de jouer la séduction en l’emmenant dans une propriété à la campagne.

« Le colonel avait connu la comtesse de l’Empire, il revoyait une comtesse de la Restauration », écrit Balzac. Alors, devant les minauderies et les manigances éhontées de sa femme (qu’il aimait toujours), Chabert craque et renonce à tous ses droits : « J’ai subitement été pris d’une maladie, le dégoût de l’humanité », avoue-t-il avant de sombrer dans la déchéance volontaire…

Avec Le Colonel Chabert, l’histoire mythique (depuis Ulysse et ses errances) de l’homme de guerre disparu qui revient et la narration minutieuse d’une désespérance (dans un ultime rajout, il le rattachera au destin du Père Goriot), Honoré de Balzac a accompli comme une mission historique envers les soldats de l’Empire et rempli une dette d’honneur, hors l’extrême qualité littéraire et humaine de son œuvre.

 

Michel Sender.

 

[*] Le Colonel Chabert (1832) d’Honoré de Balzac, illustrations de Quéméré, collection « Rouge & Or », éditions G. P., Paris, septembre 1947 ; 192 pages. (Dans cette édition, Le Colonel Chabert est suivi de L’Empereur, en fait un extrait du Médecin de campagne de Balzac.)

[**] Notamment la remarquable édition critique de Pierre Citron dans la collection de la « Société des textes français modernes », à la Librairie Marcel Didier, Paris, 1961. (Conserve la division en trois parties : « Une étude d’avoué », « La transaction », « L’hospice de la vieillesse ».)

Publié dans Littérature

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