"Sept Hivers à Dublin" d'Elizabeth Bowen

Publié le par Michel Sender

"Sept Hivers à Dublin" d'Elizabeth Bowen

« Les trois premières semaines de ma vie furent des semaines de juin — le seul mois de juin que je passai à Dublin jusqu’à l’été de mes vingt et un ans. Je naquis au numéro 15, Herbert Place, dans un petit salon, au fond de la demeure, où ma mère avait installé sa chambre à coucher. L’unique et haute fenêtre donnait — si je me fie à des souvenirs plus tardifs — sur une impasse desservant les anciennes écuries situées derrière les maisons de Herbert Street. C’est le genre de vue auquel aucune saison n’apporte de changement. Mais la nursery qui m’attendait, à l’étage au-dessus, se trouvait sur le devant de l’édifice : sous ses fenêtres passaient la rue et le canal, bordé d’une rangée d’arbres. Donc, j’ai dû voir un jour, même si c’était avec le regard d’un nouveau-né, ces arbres de Herbert Place couverts d’un feuillage touffu. » [*]

 

Ce petit ouvrage d’Elizabeth Bowen (1899-1973), Sept Hivers à Dublin (parfois sous-titré Mémoires d’une enfance dublinoise) est surprenant et fascinant car l’auteur, qui ne sut pas lire avant l’âge de sept ans, se contente de raconter ses souvenirs visuels et sensoriels de sa ville natale l’hiver car, le reste de l’année,  elle partait avec sa  mère à Bowen’s Court, dans le comté de Cork.

« Petite fille, je croyais que c’était toujours l’hiver à Dublin et que l’été ne finissait jamais dans le comté de Cork », écrit-elle. En effet, son père, devenu avocat (« il adorait Dublin depuis l’époque de ses études universitaires »), n’imaginait pas vivre dans une autre ville, tandis que sa famille se retrouvait à la campagne, dans leur domaine héréditaire, au sud de l’Irlande, l’autre moitié de l’année ; lui ne les rejoignant qu’un mois en été.

Sept hivers seulement parce que, comme l’explique brièvement et pudiquement Elizabeth Bowen : « Quand j’eus sept ans, nous quittâmes Herbert Place : mon père devait lutter seul contre sa maladie mentale ; on nous envoya, ma mère et moi, en Angleterre. » Une nouvelle vie commençait.

Donc, c’est entendu, dans Sept Hivers à Dublin, elle ne parlera que de la ville, et même, que de certains quartiers, au sud de la Lissey (« sa rive nord restait pour nous un territoire inconnu ») et autour du canal qui passait devant sa maison natale.

Après avoir évoqué la nursery et sa gouvernante anglaise, Elizabeth Bowen décrit les promenades à Stephen’s Green et son parc, les boutiques d’Upper Baggot Street, le concours hippique de Ballsbridge, les « parquets bien frottés » du Molesworth Hall pour « danser en plein jour », un gala au Rathmines Town Hall ou les églises (St. Stephen, St. Bartholomew) du dimanche — avec l’exception de Mount Temple et de Clontarf, au nord, où résidaient des cousins…

Dans Sept Hivers à Dublin, Elizabeth Bowen, la subtile romancière des Cœurs détruits [**], remonte le temps avec maestria.

 

Michel Sender.

 

[*] Sept Hivers à Dublin (Seven Winters, 1942) d’Elizabeth Bowen, traduit de l’anglais par Béatrice Vierne, éditions Anatolia/Le Rocher, Monaco, avril 1999 ; 88 pages, 89 FF. (A été réédité depuis en « Petite Bibliothèque Payot ».)

"Sept Hivers à Dublin" d'Elizabeth Bowen

[**] Les Cœurs détruits (The Death of the Heart, 1938) fut traduit en français par Jean Talva, pseudonyme de Louise Lévêque, une amie de Gabriel Marcel qui dirigeait la collection de littérature étrangère « Feux croisés » des éditions Plon. Traductrice également de Rosamond Lehmann, Jean Talva disparut en 1947.

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