"Souvenirs personnels" de Joseph Conrad

Publié le par Michel Sender

"Souvenirs personnels" de Joseph Conrad

« On peut écrire des livres en toutes sortes de lieux. Des mots inspirés peuvent pénétrer dans la cabine d’un marin à bord d’un navire immobilisé par les glaces d’un fleuve au milieu d’une ville ; et puisque les saints sont censés considérer avec bienveillance les humbles croyants, je me plais à imaginer que le fantôme du vieux Flaubert — qui croyait, entre autres choses, descendre des Vikings — aurait pu s’attarder avec un intérêt souriant sur les ponts d’un vapeur jaugeant deux mille tonneaux nommé l’Adowa, à bord duquel, bloqué le long d’un quai de Rouen par l’hiver inclément, fut commencé le dixième chapitre de La Folie Almayer. Avec intérêt, dis-je, car le bon géant normand à l’énorme moustache et à la voix tonitruante n’était-il pas le dernier des romantiques ? N’était-il pas, dans sa dévotion solitaire à son art, presque ascétique, une sorte d’ermite littéraire semblable à un saint ? » [*]

 

Rencontrant des difficultés pour terminer Sous les yeux de l’Occident (voir ce blog le 27 août 2022), Joseph Conrad écrivit pour l’English Review que fondait son ami Ford Madox Ford des souvenirs autobiographiques (intitulés Some Reminiscences) publiés dans la revue, en sept livraisons, de décembre 1908 à juin 1909.

Ces réminiscences, auxquelles il ajouta une « Préface familière » (A Familiar Preface) ne parurent en volume qu’en 1912, sous le même titre en Grande-Bretagne mais titrées A Personal Record aux États-Unis. Lors d’une réédition, en 1919, il y joignit, comme à son habitude, une « Note de l’auteur ».

G. Jean-Aubry en réalisa la première traduction française (dédiée à Valery Larbaud) peu avant la mort de Joseph Conrad, en 1924, sous le titre (choisi par l’auteur lui-même) de Des Souvenirs pour les éditions de La Nouvelle Revue Française, Librairie Gallimard [**].

Or, Souvenirs personnels est un livre étonnant et déroutant où, sans respecter aucune chronologie, Joseph Conrad égrène des ressouvenances intimes ou familiales, sur la composition de son premier roman (La Folie Almayer), sur des histoires anciennes concernant son grand-oncle Nicolas Bobrowski (contraint d’après la légende de manger du chien pendant la retraite de Russie au temps de Napoléon), sur l’évocation de son père (traducteur polonais notamment des Travailleurs de la mer de Victor Hugo) et de son oncle et tuteur Tadeusz Bobrowski, en Pologne et en Ukraine.

Il évoque ainsi ses premières lectures (Gil Blas, Don Quichotte, Nicholas Nickleby de Dickens ou Shakespeare) puis des réflexions sur l’écriture et la critique littéraire, avant de revenir à un très long incident vécu avec le véritable Almayer (qui portait un autre nom dans la réalité), ou encore ses examens (et surtout ses différents examinateurs) maritimes à Londres, un séjour à Marseille extrêmement marquant (l’épisode de la belle Madame Delestang), sa décision d’intégrer la marine anglaise…

La magnifique et originale façon qu’a Joseph Conrad de rassembler sa mémoire nous vrille au plus profond, comme des ronds dans l’eau, comme le miroir de la mer.

 

Michel Sender.

 

[*] Souvenirs personnels — Quelques réminiscences (A Personal Record — Some Reminiscences, 1912) de Joseph Conrad, traduction d’Odette Lamolle, postface d’Emmanuel Dazin [éditions Autrement, 2012], collection « Biblio », Le Livre de Poche, Librairie Générale Française, Paris, octobre 2013 ; 216 pages, 6,10 €.

"Souvenirs personnels" de Joseph Conrad

[**] « La plus grande partie de cette traduction avait déjà passé sous les yeux de Joseph Conrad qui prenait particulièrement à cœur la version française de ses œuvres : nous lui en portions les derniers feuillets le jour même où survint soudainement sa mort, le 3 août dernier », écrivait G. Jean-Aubry dans sa « Note du traducteur » de septembre 1924. (Des Souvenirs, dans la traduction de G. Jean-Aubry, est disponible actuellement en e-book de la Bibliothèque numérique romande.) https://ebooks-bnr.com/

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