"Un début dans la vie" d'Honoré de Balzac

Publié le par Michel Sender

"Un début dans la vie" d'Honoré de Balzac

« Les chemins de fer, dans un avenir aujourd’hui peu éloigné, doivent faire disparaître certaines industries, en modifier quelques autres, et surtout celles qui concernent les différents modes de transport en usage pour les environs de Paris. Aussi, bientôt les personnes et les choses qui sont les éléments de cette Scène lui donneront-elles le mérite d’un travail archéologique. Nos neveux ne seront-ils pas enchantés de connaître le matériel social d’une époque qu’ils nommeront le vieux temps ? Ainsi les pittoresques coucous qui stationnaient sur la place de la Concorde en encombrant le Cours-la-Reine, les coucous si florissants pendant un siècle, si nombreux encore en 1830, n’existent plus ; et, par la plus attrayante solennité champêtre, à peine en aperçoit-on un sur la route en 1842. » [*]

 

N’arrivant pas pour l’instant à relire Eugénie Grandet, j’ai décidé de poursuivre mon parcours balzacien [**] actuel (après Le Colonel Chabert et L’Interdiction) par Un début dans la vie, court roman d’Honoré de Balzac dédié à sa sœur Laure Surville qui lui en avait fourni le sujet d’ouverture.

Ne supportant toujours pas les interminables descriptions des accumulations du père Grandet, j’ai néanmoins franchi avec vigueur les longues explications sur les messageries en région parisienne au début du XIXe siècle qui ouvrent le récit ainsi que l’évocation de tous les personnages (sous leur vrai nom ou incognito) qui effectuent un voyage en « coucou » de Paris à L’Isle-Adam.

Certes les relations entre le comte de Sérisy et son régisseur Moreau relèvent de problèmes financiers volontiers exposés par Balzac, mais il nous amuse surtout par les quiproquos qui émaillent le parcours et les réparties ironiques du rapin Mistigris qui détourne en permanence une pléthore de dictons ou proverbes.

Cela nous donne : Paris n’a pas été bâti dans un four ; Les bons comtes font les bons tamis ; Les voyages déforment la jeunesse ; Chaque échaudé craint l’eau froide ; Abondance de chiens ne nuit pas ; Il faut ourler avec les loups ; Chasser le naturel, il revient au jabot ; Les cordonniers sont toujours les plus mal chauffés ; Qui veut noyer son chien l’accuse de la nage ; Trop parler suit ; etc.

Les imbroglios provoqués par les uns ou les autres passent. Le régisseur est renvoyé de sa place mais plus tard rebondira dans les affaires et la politique (il deviendra député après la Révolution de Juillet en 1830). Le plus grave concerne Oscar Husson, dix-neuf ans, qui, faisant le fanfaron, a diffamé bêtement et le comte de Sérisy et sa femme, patron de son protecteur et protecteur lui-même du jeune homme.

Ainsi, dans la seconde partie implicite du livre (celle du Début dans la vie), Oscar parvient à travailler dans une étude d’avoué (ce que fit, on le sait, Balzac dans sa jeunesse), avant de s’en faire renvoyer pour une nouvelle bourde et d’être contraint de s’engager dans l’armée.

Les circonstances amèneront Oscar à sauver le fils du comte de Sérisy en Algérie, et, décoré et ayant perdu un bras, lui permettront d’obtenir une perception puis, au fil du temps, diverses recettes des Finances. « Oscar est un homme ordinaire, doux, sans prétention, modeste et se tenant toujours, comme son gouvernement, dans un juste milieu. Il n’excite ni l’envie ni le dédain. C’est enfin le bourgeois moderne », conclut Balzac.

Commencé comme une bluette, Un début dans la vie d’Honoré de Balzac se termine par un éloge de « la hiérarchie sociale » (dont il se moque en douce) et de « l’obéissance au sort », thème balzacien par excellence. Par ailleurs, il nous promène avec délectation dans diverses situations et parmi les personnages désormais récurrents de sa Comédie humaine.

 

Michel Sender.

 

[*] Un début dans la vie (1842) d’Honoré de Balzac (suivi de Un prince de la Bohême et de Un homme d’affaires), introduction, notice et notes de Samuel S. de Sacy, éditions Gallimard et Librairie Générale Française, Le Livre de Poche, Paris, septembre 1969 ; 384 pages. (Excellente édition, malgré la non-division en chapitres, ceux-ci étant signalés en notes.)

BnF Gallica et Google Books (exemplaire de la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne) permettent de consulter Un début dans la vie (suivi de La Fausse Maîtresse), paru en 1844, chez Dumont, à Paris, Palais-Royal, 88, au Salon littéraire. Très étirée sur deux volumes, cette publication d’Un début dans la vie est divisée en quatorze chapitres.

Une « préfaçon » belge intitulée Le Danger des mystifications (premier titre d’Un début dans la vie) reprenant les feuilletons parus dans La Législature du 26 juillet au 4 septembre 1842 avait été publiée dès 1842 chez Méline, Cans et Compagnie (exemplaire de la Bibliothèque de l’État de Bavière à Munich disponible sur Google Books).

Honoré de Balzac en 1842

Honoré de Balzac en 1842

[**] Comme pour Victor Hugo, Alexandre Dumas ou Émile Zola, je lis ou relis, par périodes, des titres d’Honoré de Balzac, le plus souvent les moins connus. Sur ce blog, j’ai ainsi chroniqué : Le Provincial à Paris le 3 juin 2020, Une ténébreuse affaire le 10 juin 2020, L’Enfant maudit le 12 juin 2020 et L’Envers de l’Histoire contemporaine le 19 juin 2020, avant donc Le Colonel Chabert et L’Interdiction ces derniers jours (21 et 23 septembre 2022). J’ai cité Illusions perdues, sans le relire, à l’occasion de la sortie du film de Xavier Giannoli, le 20 octobre 2021.

Publié dans Littérature

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