"Le Hussard" d'Arturo Pérez-Reverte

Publié le par Michel Sender

"Le Hussard" d'Arturo Pérez-Reverte

« La lame du sabre le fascinait. Frédéric Glüntz était incapable de quitter des yeux l’acier poli qui, sorti du fourreau, luisait entre ses mains en lançant des éclairs rougeâtres chaque fois qu’un courant d’air agitait la flamme de la lampe à huile. Il passa une fois de plus la pierre à aiguiser sur le fil et eut un frisson en constatant la perfection de son tranchant.

— C’est un bon sabre, dit-il, songeur et convaincu.

Michel de Bourmont était allongé sur le lit de camp, sa pipe en terre entre les dents, absorbé dans la contemplation des spirales de fumée. En entendant cette réflexion, il tordit sa moustache blonde en signe de protestation.

— Ce n’est pas une arme de gentilhomme, lâcha-t-il sans changer de position.

Frédéric Glüntz observa une pause dans sa besogne et regarda son ami.

— Pourquoi ?

Bourmont plissa les yeux. Il y avait une pointe d’ironie dans sa voix, comme si la réponse était évidente.

— Parce qu’un sabre exclut toute forme d’élégance… Il est lourd et terriblement vulgaire.

Frédéric eut un sourire bon enfant.

— Tu préfères peut-être une arme à feu ?

Bourmont poussa un gémissement horrifié.

— Pour l’amour de Dieu, certainement pas, s’exclama-t-il avec la distinction qui convenait. Tuer à distance n’est guère honorable, mon cher. Un pistolet n’est rien d’autre que le symbole d’une civilisation décadente. Je préfère, par exemple, le fleuret ; il est plus flexible, plus…

— Élégant ?

— Oui. C’est probablement le mot exact : élégant. Le sabre est davantage un instrument de boucherie qu’autre chose. Il ne sert qu’à tailler dans le vif. » [*]

 

Écrit en 1983 et publié en 1986, puis révisé par l’auteur et réédité en 2004, Le Hussard est le premier roman d’Arturo Pérez-Reverte.

Roman historique situé dans l’Espagne napoléonienne de 1808 (« Aujourd’hui en Europe, c’est Bonaparte qui couronne les rois, et celui d’Espagne est son frère Joseph. La légitimité, ce sont nos sabres et nos baïonnettes qui l’imposent », déclare un des officiers), Le Hussard se contente d’une journée très dense (de « La nuit » à « La gloire », en passant par « L’aube », « La matinée », « L’escarmouche », « La bataille » et « La charge ») mais finalement plutôt banale pour condamner une guerre absurde.

En effet, les troupes de Napoléon, empereur depuis 1804, occupent indûment la péninsule ibérique (« Et ce n’est pas une armée de déserteurs et de croquants qui pourra résister aux vainqueurs d’Iéna et d’Austerlitz », poursuivait le même officier) et ne pourront pas gagner contre les patriotes espagnols.

Contrairement à son collègue Michel de Bourmont, d’extraction aristocrate, Frédéric Glüntz, jeune hussard fils d’un commerçant alsacien, reste empli de doutes et d’interrogations, partagé entre la mythologie du combat (« L’instant suprême où l’on n’a d’autres amis que son cheval, son sabre et Dieu », toujours selon le même officier) et une peur viscérale.

Mais ces éclairs de lucidité ne serviront de rien à notre Hussard novice dont, en quelques heures et trop tard, toutes les illusions juvéniles seront écrasées et réduites à néant…

Dans son court roman réglé comme une horloge insatiable, Arturo Pérez-Reverte, remarquable écrivain, sonne le glas funèbre de la guerre, drame intime et collectif, voyage au bout de la nuit et inexorable désastre.

 

Michel Sender.

 

[*] Le Hussard (El Húsar, 1983 ; révisé en 2004) d’Arturo Pérez-Reverte, roman traduit de l’espagnol par François Maspero, éditions du Seuil, Paris, avril 2005 ; 204 pages, 19 €. (Mon exemplaire, « cadre vert », n’a plus de jaquette.)

Publié dans Littérature

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