"Terres vierges" d'Ivan Tourgueniev

Publié le par Michel Sender

"Terres vierges" d'Ivan Tourgueniev

« Au printemps de 1868, vers une heure de l’après-midi, un jeune homme d’environ vingt-sept ans, négligemment et même pauvrement vêtu, montait par l’escalier de service d’une maison à cinq étages située dans la rue des Officiers, à Pétersbourg. Traînant avec bruit des galoches éculées et balançant gauchement sa lourde et lente personne, il atteignit enfin la dernière marche de l’escalier, s’arrêta devant une porte délabrée qui était restée entr’ouverte, puis, sans tirer le cordon, mais en toussant avec fracas pour annoncer sa présence, il pénétra dans une antichambre étroite et mal éclairée.

« Néjdanof est-il là ? cria-t-il d’une grosse voix de basse.

— Non, c’est moi, entrez ! répondit de la pièce voisine une voix de femme, assez rude aussi.

— Machourina ? demanda le nouveau venu.

— Oui… Et vous, Ostrodoumof ?

— Pimène Ostrodoumof », répondit-il. » [*]

 

Fini d’écrire en 1876 et paru début 1877 dans Le Messager de l’Europe, Новь (Nov, « Du nouveau » — traduit en français par Terres vierges, parfois Terre vierge) est le dernier roman d’Ivan Tourgueniev (1818-1883).

Dans l’édition russe, il comportait en exergue une citation attribuée à un propriétaire agricole : « La terre doit être labourée de nouveau non avec un engin glissant à la surface, mais avec une charrue mordant profondément le sol. »

Mal reçu dans son pays du fait à la fois de sa satire de la nouvelle bourgeoisie montante et de sa critique sous-jacente des révolutionnaires russes de l’époque, Terres vierges (admiré cependant par Gustave Flaubert) apparaît aujourd’hui comme un ouvrage d’une extrême qualité et d’une grande valeur.

Son personnage principal, Alexis Nédjanov (littéralement « non attendu », nous dit l’auteur), fils illégitime d’un prince, mène une vie d’étudiant à Pétersbourg où il y fréquente un groupe d’activistes voulant « aller au peuple ».

Ne pouvant vivre uniquement de la pension que lui a léguée son père, Néjdanov cherche un emploi et se retrouve embauché par un haut fonctionnaire, Sipiaguine, comme précepteur d’un enfant, pendant l’été, dans une propriété de campagne.

Boris Andreïtch Sipiaguine, ainsi que sa femme Valentine Mikhaïlovna, se considèrent comme libéraux et progressistes. Ils sont contents d’accueillir chez eux Néjdanov, où ils hébergent également une tante, Anne Zakharovna, utilisée comme gouvernante, et leur nièce, Marianne Sinetskaïa, jeune femme orpheline et déclassée.

Très vite Néjdanov ne supporte pas l’ambiance faussement « ouverte » de la maison des Sipiaguine et se rapproche au contraire de Marianne, qui partage ses convictions et étouffe dans sa condition d’assistée.

Tous deux décident alors de partir du domaine et de se réfugier chez Solomine, un ingénieur faisant tourner une usine voisine, aux idées modernes et manifestant une grande maîtrise entrepreneuriale, dépassant de beaucoup, par ses compétences, Sipiaguine, ou encore le beau-frère de celui-ci, Markelof, prétendant éconduit de Marianne…

Mais Néjdanov, plutôt un rêveur et un poète, se révèle en vérité asocial, incapable — en dehors d’innombrables palabres [**] avec ses amis — de quelque action efficace, menant toutes ses tentatives à l’échec. Devant ce constat, il renonce à la vie et à Marianne, qu’il confie à son « double » compétent, Solomine…

Longtemps écrasé entre les deux monstres sacrés Dostoïevski et Tolstoï, dont il n’avait pas la carrure démentielle, Ivan Tourgueniev, écrivain plus discret, fait preuve, dans Terres vierges, d’une admirable subtilité, et, comme ses deux contemporains, d’un engagement fondamental et durable.

 

Michel Sender.

 

[*] Terres vierges (Новь, 1877) d’Ivan Tourguenieff, traduction Viardot-Tourguenieff, introduction de Boris de Schloezer, Librairie Stock, Delamain et Boutelleau, Paris, 1930 (3e édition) ; 400 pages, 16 fr.

Selon, par exemple, Ivan Tourguéneff d’après sa correspondance avec ses amis français d’Ely Halpérine-Kaminsky (Fasquelle, 1901), la traduction française de Terres vierges parue dans Le Temps puis chez Hetzel en 1877 peut être attribuée, comme celle des Eaux printanières (voir ce blog le 19 octobre 2022), à Émile Durand-Gréville aidé de sa femme, Henry Gréville, Ivan Tourgueniev en ayant corrigé les épreuves avec Louis Viardot.

L’introduction de Boris de Schloezer, mentionnée en couverture, ne figure pas dans mon exemplaire.

[**] Dont témoigne cet extrait de Terres vierges : « La discussion dégénéra bientôt en ce qui s’appelle dans le langage des buveurs “la construction de la tour de Babel”. Ce fut un vacarme grandiose. — De même que dans l’air encore tiède de l’automne tournoient et se croisent rapidement les premiers flocons de neige, — de même, dans l’atmosphère échauffée de la salle à manger de Golouchkine, tourbillonnaient, se heurtaient, se pressaient les mots : progrès, gouvernement, littérature, question des impôts, question religieuse, question des femmes, question des tribunaux ; classicisme, réalisme, communisme, nihilisme ; international, clérical, libéral, capital ; administration, organisation, association et même cristallisation ! » (Chapitre XX, pages 188-189.)

"Terres vierges" d'Ivan Tourgueniev

En souvenir de Paprika (2002-2022) : ci-dessus, à droite sur la photo, en compagnie de « Cui-Cui », disparu l’an passé (voir ce blog le 22 juillet 2021).

Publié dans Littérature

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