"Les Récits de Sébastopol" de Léon Tolstoï

Publié le par Michel Sender

"Les Récits de Sébastopol" de Léon Tolstoï

« L’aube empourpre le bord du ciel au-dessus du mont Sapoun ; déjà la mer, d’un bleu profond, s’est dégagée des ombres de la nuit et n’attend que le premier rayon de soleil pour faire miroiter sa surface de riants reflets. De la baie enveloppée de brouillard, souffle un vent froid : point de neige, — tout est noir, mais l’air glacé du matin pique le visage et fait crier le sol sous les pieds. Au loin, le murmure incessant des vagues, rompu de temps à autre par les échos de la canonnade à Sébastopol, trouble seul le calme de la matinée. Sur les bâtiments de guerre, le sablier marque la huitième heure. » [*]

 

L’actuelle guerre en Ukraine continue de me révolter et m’entraîne à relire des textes symptomatiques parfois oubliés, comme l’est — même si nos villes sont couvertes de boulevards Sébastopol ou de rues d’Inkerman, sans parler, à Paris, du pont de l’Alma et de son Zouave — de nos jours l’ancienne guerre de Crimée (1853-1856).

Pour les Anglais, la guerre de Crimée évoque Florence Nightingale (« la Dame à la lampe ») et l’hôpital de Scutari, à une époque où la Croix-Rouge n’avait pas encore été fondée.

La Russie des tsars se trouvait alors opposée (pour des motifs aujourd’hui également totalement oubliés) à une coalition de pays (la Turquie impériale, la France de Napoléon III, l’Angleterre victorienne et le royaume de Sardaigne) dont l’action se concentra autour de la Crimée et de son port principal, Sébastopol.

Jeune militaire qui auparavant avait passé plusieurs mois dans le Caucase (dont témoigna son roman Les Cosaques, voir ce blog les 21 et 22 juin 2022), Léon Tolstoï (1828-1910) arriva à Sébastopol en novembre 1854 et y resta jusqu’en août 1855, peu avant la fin du siège de la ville et la victoire des Français à Malakoff.

Il développa ses impressions dans trois nouvelles (« Sébastopol en décembre », « Sébastopol en mai » et « Sébastopol en août », parues — la première intégralement, les deux autres censurées — dans Le Contemporain, en juin et septembre 1855 puis janvier 1856) regroupées ensuite en 1856 en Récits militaires, maintenant connus comme Les Récits de Sébastopol.

Venant d’écrire Enfance (voir ce blog le 25 octobre 2009) et Adolescence, Léon Tolstoï, interrompant sa rédaction des Cosaques, se consacre à ses impressions de guerre.

Le texte d’ouverture, sur Sébastopol en décembre (1854), daté du 25 avril 1855, malgré un certain patriotisme, reste relativement neutre ; il décrit en détails la configuration des lieux, les différents bastions et le courage des combattants, ressemblant plutôt à un reportage journalistique de grande qualité — qui eut d’ailleurs beaucoup de succès, plut à l’Empereur et estomaqua Tourgueniev.

En revanche, les deux suivants (amputés par le pouvoir), extrêmement crus, ne distillent aucune illusion et, sous forme de relations fictionnelles, dénoncent ouvertement les horreurs de la guerre : « Et la question qui n’a pu être réglée par les diplomates, l’est encore moins par la poudre et le sang », constate Tolstoï dès les premiers paragraphes de Sébastopol en mai, daté du 26 juin 1855.

Et sa conclusion de Sébastopol en mai revendique une volonté impérieuse, un engagement irréductible : « Non, le héros de mon récit, celui que j’aime de toutes les forces de mon âme, celui que je me suis efforcé de présenter dans toute sa beauté, celui qui a été, est et sera toujours beau, c’est le vrai » — la vérité.

La dernière nouvelle, Sébastopol en août, terminée à Saint-Pétersbourg le 27 décembre 1855, la plus longue et peut-être la plus aboutie, raconte la mort — à quelques jours de la retraite russe et de la fin du siège — de deux frères, Mikhaïl et Volodia Koseltov, engloutis dans ce conflit meurtrier…

Avec Les Récits de Sébastopol, à redécouvrir absolument, Léon Tolstoï (il quittera l’armée fin novembre 1856) affermit son talent d’écrivain et, surtout, commence à méditer sa grande œuvre, La Guerre et la Paix.

 

Michel Sender.

 

[*] Les Récits de Sébastopol (Севастопольские рассказы, 1855-1856) de Léon Tolstoï, traduit du russe par Alexandre Roudnikov, collection « Les classiques russes », Éditions en langues étrangères, Moscou, 1962 ; 172 pages, illustré, relié-cartonné. [Alexandre Roudnikov serait un pseudonyme du traducteur français Georges Roux.]

"Les Récits de Sébastopol" de Léon Tolstoï

J’ai consulté également la traduction française de Louis Jousserandot (Payot, 1933 ; rééditée en « Petite bibliothèque Payot » avec une illustration tirée du volume des Éditions en langues étrangères de Moscou en couverture) et celle de Sylvie Luneau (Gallimard, 1960), reprise par France Loisirs en 2016 (voir ce blog le 22 juin 2022).

Publié dans Littérature

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