"O. K., Joe !" de Louis Guilloux

Publié le par Michel Sender

"O. K., Joe !" de Louis Guilloux

« Personne ne parlait dans la voiture, ni les deux lieutenants dans le fond ni le chauffeur près duquel j’étais assis. Il pouvait être dans les trois heures de l’après-midi. Nous venions de quitter la mairie où les lieutenants étaient venus me trouver.

Dès en entrant dans mon bureau, le plus âgé des deux m’a demandé si j’étais bien l’interprète du maire ? Lui ayant répondu que oui, les lieutenants se sont présentés :

— Lieutenant Stone…

— Lieutenant Bradford.

Je les ai priés de s’asseoir. Ils ont refusé. Le lieutenant Stone m’a demandé si j’étais bien aussi celui qui, la veille au soir, avait parlé avec un de leurs hommes à la porte du collège de jeunes filles ? Il a précisé :

— Avec Bill ?

Oui. C’était bien moi. Avec Bill Cormier. Oui.

— O. K. ! D’après Bill, il paraît que vous n’avez pas grand-chose à faire à la mairie ?

C’était vrai aussi. Je n’avais même rien à faire du tout. » [*]

 

Lire ou relire, aujourd’hui, O. K., Joe ! de Louis Guilloux (1899-1980) grâce à sa réédition en « Folio 2 € », demeure une expérience incommensurable.

Publiée en 1976, plus de trente ans après les faits (la libération de Saint-Brieuc en août 1944), cette nouvelle s’appuie sur les événements vécus par l’auteur lui-même, traducteur d’anglais embauché alors comme interprète par l’armée américaine.

Trimbalé en jeep entre deux lieutenants et un chauffeur (le Joe sans cesse relancé par des « O. K., Joe ! »), le narrateur sillonne la région avec eux pour recueillir des témoignages mettant en cause des soldats américains impliqués dans des meurtres ou des viols.

Confronté brutalement à une justice militaire le plus souvent expéditive (elle condamne à mort à tour de bras), il s’étonne surtout du fait qu’il s’agit à chaque fois de soldats noirs.

« Mais pourquoi rien que des Noirs ? Ce n’est pas un tribunal spécial pour les Noirs ? », se demande-t-il, surtout qu’en une autre occasion, un officier américain ayant tué un Français sans sommation est innocenté et libéré sans condition sur intervention d’agents des services secrets.

Pourtant, en général, l’attitude des responsables américains reste communément courtoise, ils accueillent les intervenants français avec chaleur et sympathie, les abreuvant de victuailles et de salutations dans une ambiance bon enfant.

Louis Guilloux témoigne de tout cela, dans un style contenu et behaviouriste, discutant fréquemment avec Bill Cormier, un jeune gars spontané tenant un Journal de guerre et obsédé par une déclaration de son évêque, leur ayant dit, peu avant le départ : « Mes garçons ! Si c’est pour maintenir le monde comme il est que vous allez là-bas, alors n’y allez pas ! Mais si c’est pour le changer, alors allez-y ! »

Finalement, ayant accompagné l’armée américaine jusqu’à Saint-Quentin, l’auxiliaire Louis (on ne lui a jamais demandé son nom), déprimé par la guerre, et en accord tacite avec ceux qui l’ont enrôlé, décide d’arrêter là…

Car, ayant tout enregistré (les femmes tondues, un bordel de campagne, le gaspillage de nourriture des militaires, les exactions des Allemands ou de la Milice, les procès…) comme une éponge, l’homme et l’écrivain n’en peuvent plus.

Louis Guilloux mit trente ans à l’écrire et, près de cinquante ans après, O. K., Joe !, en temps de guerre d’Ukraine et de barbarie, nous bouleverse toujours et d’autant plus.

 

Michel Sender.

 

[*] O. K., Joe ! de Louis Guilloux (extrait de Salido suivi de O. K., Joe !, éditions Gallimard, 1976), préface d’Éric Vuillard, collection « Folio 2 € », éditions Gallimard, Paris, octobre 2022 ; 144 pages, 2 €.

"O. K., Joe !" de Louis Guilloux

Le recueil complet est disponible également en « Folio ». Salido, qui se déroule en septembre 1939, évoque l’accueil des réfugiés espagnols à Saint-Brieuc, où Louis Guilloux s’occupait du Secours rouge.

J’ai lu Salido suivi de O. K., Joe !, précédé d’un entretien avec l’auteur, dans la collection « Bibliothèque du Temps Présent » des éditions Rombaldi, Paris, 1978 (240 pages, relié cartonné).

Publié dans Littérature

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