"Un bateau pour l'enfer" de Gilbert Sinoué

Publié le par Michel Sender

"Un bateau pour l'enfer" de Gilbert Sinoué

« Berlin, novembre 1938

Ruth Singer se leva en sursaut et jeta un coup d'œil affolé au réveil. Qui pouvait faire un tel vacarme en plein milieu de la nuit ? Elle secoua vigoureusement l'épaule de son mari, mais sans trop se faire d'illusions ; pour réveiller Dan, il eût fallu la fin du monde. Quand ils étaient plus jeunes, seule Judith avait eu le pouvoir de l'arracher à son sommeil. Il suffisait d'un sanglot, même étouffé, pour que Dan bondisse hors du lit et se précipite au chevet de leur petite fille. Mais voilà quinze ans que Judith était partie. Aujourd'hui elle était mariée et mère de deux enfants.

Ruth cria :

— Dan ! Réveille-toi !

Elle n'obtint qu'un grognement d'ours. Alors elle se leva, gagna la fenêtre et écarta le rideau. » [*]

 

J’ai découvert récemment la réédition chez Archipoche d’un livre de Gilbert Sinoué, Un bateau pour l’enfer, qui retrace, de façon simple et facile, l’histoire, en 1939, du bateau Le Saint-Louis et de ses occupants.

Tout commence en novembre 1938, après la Nuit de cristal, où de nombreux juifs allemands saisirent une « ouverture » du gouvernement nazi leur permettant de s’inscrire pour une immigration à Cuba.

Pour cela, l’État se servit de la Hapag (la Hamburg America Line), une société nationalisée par lui et dont le paquebot transatlantique le Saint Louis devait partir pour La Havane le 13 mai 1939.

Pour raconter cette épopée, Gilbert Sinoué utilise (outre de nombreux témoignages et documents) beaucoup les Mémoires (Heimatos auf hoher See, « En haute mer, sans patrie ») du capitaine du Saint-Louis, Gustav Schröder, un honnête homme qui va tout faire pour aider ses passagers (plus de neuf cents personnes), malgré les ordres de sa hiérarchie et la surveillance d’un de ses stewards, Otto Schiendick, membre du parti nazi, et la présence de six pompiers, appartenant en fait à la Gestapo.

Tout semble bien se passer après le départ et durant la traversée quand, tout à coup, le jour de la fête de Shavouot (la Pentecôte), un message adressé au capitaine commence à dire que le gouvernement cubain a changé sa loi d’immigration et que les migrants risquent de ne pas pouvoir débarquer à La Havane.

Le capitaine Schröder décide alors de créer un comité de passagers lui permettant de les informer au fur et à mesure des problèmes rencontrés, alors que, sur place à Cuba et aux États-Unis, le consul général et des représentants du Joint (American Jewish Joint Distribution Committee) tentent de négocier avec des ministres ou directement avec le président cubain.

En réalité, ce dernier, le président Brú, qui travaillait en sous-main pour le colonel Batista, avait décidé, pour des raisons électorales, d’arrêter l’immigration dans son pays et de ne pas permettre le débarquement des passagers du Saint Louis. Il fait traîner les négociations, demande des sommes astronomiques (d’autres « intermédiaires » tentent aussi de se faire graisser la patte) et, finalement, refuse tout.

C’est ainsi que le Saint Louis, arrivé le 27 mai en vue du port de La Havane, n’est pas autorisé à accoster et doit rester dans la rade. Au bout de quelques jours, devant l’échec de toutes les discussions, il recevra l’ordre de rentrer à Hambourg.

Je passe sur un certain nombre d’événements (morts ou suicides à bord du navire, maladies ou tentative de rébellion), sur le refus des États-Unis et de tous les pays latino-américains d’accueillir les réfugiés allemands, sur la nouvelle traversée de l’Atlantique du Saint Louis pour l’Europe avant que, grâce toujours au capitaine Schröder et à la mobilisation des organisations juives (en France, notamment, celle de Louise Weiss), les passagers ne soient répartis entre quatre pays européens et échappent au retour en Allemagne…

Lire aujourd’hui Un bateau pour l’enfer de Gilbert Sinoué permet de réaliser combien les questions de migration ne sont pas nouvelles et combien l’accueil des demandeurs d’asile ou des étrangers a souvent été conflictuel ou difficile.

 

Michel Sender.

 

[*] Un bateau pour l’enfer, récit, de Gilbert Sinoué [Calmann-Lévy, 2005], éditions Archipoche, Paris, septembre 2023 ; 360 pages, 8,95 €.

Publié dans Littérature

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