"Été" d'Edith Wharton

Publié le par Michel Sender

"Été" d'Edith Wharton

« La porte de la maison de l'avocat Royall, située à l'extrémité de l'unique rue du village de North Dormer, venait de s'ouvrir. Une jeune fille parut et s'arrêta un instant sur le seuil.

Du ciel printanier et transparent une lumière argentée s'épandait sur les toits du village, sur les bois de mélèzes et les prairies environnantes. Au-dessus des collines flottaient des nuages blancs et floconneux, dont une brise légère chassait les ombres à travers champs et le long de la route herbue qui traverse North Dormer. Le village, élevé et à découvert, ne jouit pas de la verdure touffue qui abrite les régions mieux protégées de la Nouvelle-Angleterre. Les saules pleureurs au bord de l'étang à canards et les sapins de Norvège qui se dressent devant la grille de la propriété de Miss Hatchard forment les seules taches d'ombre entre la maison de l'avocat et le point où, à l'autre extrémité du village, au-delà de l'église, la route contourne le massif noir des sapins du Canada qui bordent le cimetière.

La brise de juin, soulevant la poussière de la rue, secouait dans sa course les branches maussades des sapins devant la demeure de Miss Hatchard. Un remous plus vif décoiffa subitement un jeune homme qui passait par là, fit tournoyer un instant son chapeau et le déposa au beau milieu de l'étang.

Comme le jeune homme courait, cherchant à le repêcher, Charity Royall remarqua que c'était un étranger et qu’il était habillé avec une certaine recherche. Elle vit aussi qu’il riait à belles dents, comme la jeunesse sait rire de pareilles mésaventures. » [*]

 

Écrit durant l’été 1916 en France, en pleine Première Guerre mondiale dans laquelle Edith Wharton fut très engagée en aidant les soldats et collectant des fonds, Été, avec Ethan Frome (voir ce blog le 10 avril 2020), est souvent considéré comme un de ses récits provinciaux, évoquant la Nouvelle Angleterre profonde et campagnarde.

De plus, dans Été, Edith Wharton renoue avec le romanesque pur, avec de longues descriptions quasi réalistes (on pense au Flaubert de Madame Bovary) mais aussi toute la psychologie de  son personnage principal, Charity Royall, une jeune femme discrète et timide, pleine d’illusions.

Il faut dire qu’habitant un petit village, North Dormer, Charity, tout juste nouvelle-née, a été ramenée de la « Montagne » par celui qui est devenu son père adoptif, l’avocat Royall.

Depuis, elle mène une petite vie banale dans cette localité qu’elle n’a jamais quittée, dans la maison de son tuteur et en tenant le rôle de bibliothécaire du lieu.

Certes, l’avocat Royall, vieillissant et devenu veuf, voudrait bien faire de Charity sa femme (ce dont, idéaliste, elle ne veut pas).

Mais c’est surtout l’arrivée à New Dormer d’un jeune architecte, Lucius Harney, venu étudier les habitations rurales et notamment celles de la Montagne, qui va bouleverser l’existence de Charity.

Car les recherches de Lucius Harney rapprochent Charity du mystère de ses origines (la Montagne a la réputation d’une enclave pauvre et sauvage coupée de la civilisation).

Ainsi, incidemment, Charity devient amoureuse de Lucius Harney, puis, en secret, sa maîtresse.

Alors, bien entendu, toutes les circonstances d’un drame ordinaire sont réunies : Lucius Harney quitte le village et ne revient plus ; Charity est enceinte ; comment va-t-elle faire pour échapper au scandale et à la répudiation ?

Sur ce thème classique d’une femme abandonnée, Edith Wharton a composé, en courts chapitres, le déroulement inexorable d’une trahison amoureuse, dans toute sa complexité sociale et psychique. Du grand art.

 

Michel Sender.

 

[*] Été (Summer, 1917) d’Edith Wharton, traduit de l’anglais (États-Unis) par Louis Gillet, éditions 10/18, Paris, 1985 et 2019 ; réimpression de novembre 2022, 240 pages, 8,50 € (couverture d’Alexandra de Assunçao).

Charles du Bos

Charles du Bos

Selon R. W. B Lewis, biographe d’Edith Wharton, la traduction française de Summer fut proposée à André Gide qui déclina l’offre. Ce fut Charles du Bos qui la réalisa. Elle fut publiée anonymement, sous le titre de Plein Été, dans La Revue de Paris des 1er et 15 octobre, 1er et 15 novembre 1917 (cinquième et sixième tomes de l’année 1917 : disponibles sur Gallica) puis chez Plon-Nourrit l’année suivante. La traduction d’Été en 10/18, attribuée (faussement ?) à Louis Gillet, n’est qu’une reprise manifeste (avec cependant un certain nombre de révisions) du texte de La Revue de Paris. [Des bibliographies mentionnent par ailleurs une traduction d’Été « par Louis et Dominique Gillet »… Une autre édition d’Été, dont la traduction est signée Charles du Bos à La République des Lettres — extrait lu sur Internet — reprend exactement la version de 10/18… Allez savoir !]

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