Victor Hugo, reviens !

Publié le par Michel Sender

Victor Hugo, reviens !

« Ils ont peur déjà, le désordre vient si vite.

Depuis la veille, les officiers de paix en faction devant l’hôtel particulier récupèrent les bulletins médicaux dans le vestibule. Ils en font des rapports qui finissent sur les bureaux de la préfecture. Ils sont signés Féger, chef de la brigade du 16e arrondissement. « Nuit relativement calme », dit le dernier, publié à sept heures trente ce matin.

Mais dans Paris, partout les crieurs de journaux annoncent la fin. Au point qu’un commissaire de police s’en inquiète, envoie un télégramme au cabinet du préfet : ne faut-il pas les interdire ? Ce matin même, rue Charlot, un opticien a demandé à un gardien de la paix d’interpeller le colporteur du Cri du peuple qui hurlait les derniers instants. Il ne voulait rien entendre de tel, il a bouclé sa boutique, escorté l’agent et le vendeur jusqu’au commissariat. Nom prénom adresse ? Lefèbre Théodore, trente-neuf ans, passage du Génie, numéro 10, a bougonné le crieur. Un peu plus tard, même scène rue Saint-Martin : un brigadier est accosté par plusieurs personnes indignées qui lui désignent l’homme qui marche, journal à bout de bras, messager de l’inéluctable. Tout autour la foule est comme la porcelaine, soudain fragile, monsieur l’agent, arrêtez-le, faites-le taire ! Elle voudrait retenir les jours, même s’il n’en reste que trois, que deux, même si c’est pour demain. Encore une fois, le brigadier mène le vendeur devant un commissaire de police. Nom prénom adresse ? Saloizi Adolphe, rue de Crimée, 76, répond le colporteur. Le commissaire le sermonne puis le renvoie dans la rue. Rien d’illégal, ni le journal, ni ce qu’il raconte : Victor Hugo va mourir. » [*]

 

N’exagérons rien : rien de tel pour les obsèques « nationales » de Robert Badinter !

Bien sûr — moi le premier, voir ce blog le 10 février 2024 —, la référence à Victor Hugo, à cause du Dernier Jour d’un condamné et de son combat contre la peine de mort, vient naturellement.

Cependant, en plus de ma détestation personnelle des hommages officiels, le « souhait » de la famille de Robert Badinter (« La famille de Robert Badinter refuse la présence du RN et de LFI lors de l’hommage national prévu mercredi », a titré la presse) m’a profondément refroidi.

En effet, le RN (toujours favorable au rétablissement de la peine de mort) a été tout content de ne pas venir, tandis que les membres ou les sympathisants de La France Insoumise ne comprenaient absolument pas ce refus.

C’est surtout le « RN = LFI » (de plus en plus fréquent dans le landerneau politicard) qui me semble choquant : en faisant cela, une certaine « gauche » se trompe lourdement et facilite l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir.

Alors la promesse d’une entrée prochaine de Robert Badinter au Panthéon (faite par un président qui a récemment fait voter une loi immigration réjouissant le RN) n’est que la concrétisation d’une espèce de consensus mou qui embaume les morts.

Je crains le pire pour l’entrée de Missak et Mélinée Manouchian au Panthéon [**].

 

Michel Sender.

 

[*] Victor Hugo vient de mourir de Judith Perrignon, éditions de l’Iconoclaste, Paris, août 2015 ; 256 pages, 18 €.

Victor Hugo, reviens !

[**] Rappelons que le Missak de Didier Daeninckx (voir ce blog le 26 août 2009 : « Didier Daeninckx raconte Missak Manouchian »), un livre que j’aime énormément, est aujourd’hui disponible (augmenté d’une préface inédite de l’auteur) en « Folio ». En 2018, Didier Daeninckx, évoquant de nouveau Missak Manouchian, « un être d’exception », terminait sa préface par ces mots prémonitoires : « Si on lui élevait une statue, elle lui ferait de l’ombre. »

Publié dans Littérature

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